Prélude à la goutte d’eau / Gallimard / Rémi David

Enfants, nous apprenons très tôt l’importance de l’eau. « Il faut boire », me disait ma mère, et je me demandais pourquoi souligner une évidence. L’eau est merveilleuse. La Ferrarelle, eau pétillante italienne, a fini de m’en convaincre.

L’eau peut devenir un luxe. Je l’ai appris en voyageant, et en lisant. Difficile de ne pas penser à Dune, où la lutte pour l’Épice est aussi une lutte pour l’eau. Difficile aussi de ne pas savoir qu’aujourd’hui encore, on meurt faute d’eau potable. Plus troublant encore : voir, même en France, certaines régies de l’eau confiées à des groupes privés, comme si cela allait de soi.

Mais que raconte ce livre, situé dans un futur proche, terriblement proche ?

Le roman part d’une idée qui semble folle et qui, précisément pour cette raison, inquiète : vendre de l’eau comme on vendrait du pétrole. Pas une métaphore. Un projet. Déplacer un iceberg, le faire fondre ailleurs, transformer la pénurie en opportunité économique.

Rémi David écrit un roman d’anticipation très proche de nous, presque trop proche. Il ne projette pas un futur spectaculaire, il décale à peine le présent. Canicules installées, ressources sous tension, États débordés, multinationales plus rapides que les lois. Le cœur du livre bat dans cette zone grise où tout devient techniquement possible avant d’être humainement acceptable.

Le récit se construit autour de forces opposées, mais jamais caricaturales. D’un côté, un entrepreneur visionnaire, persuadé que le marché peut résoudre ce que la politique n’arrive plus à contenir. De l’autre, Samira, juriste, qui tente d’introduire du droit là où l’économie avance sans frein. Entre eux, pas un duel simpliste, mais une friction constante, faite d’arguments, de failles intimes, de convictions parfois contradictoires. Le roman est passionnant précisément parce qu’il refuse le confort des bons et des méchants.

Remarquable est la rigueur du dispositif. Rémi David connaît ses dossiers. Le droit international, les enjeux climatiques, les équilibres géopolitiques irriguent le texte sans jamais l’alourdir. Le roman avance comme une enquête morale, presque un thriller juridique, où chaque décision ouvre une brèche supplémentaire. La tension ne vient pas de l’action, mais des conséquences. De ce que chaque personnage accepte de céder.

Et puis il y a l’eau. Omniprésente. Ressource vitale, objet de convoitise, matière politique. L’eau comme bien commun devenu marchandise. L’eau comme révélateur de nos angles morts contemporains. À travers elle, le livre pose une question brutale et limpide : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour continuer à vivre comme avant ?

Prélude à la goutte d’eau est un roman inquiet, intelligent, profondément actuel. Un livre qui ne donne pas de leçons, mais qui déplace le regard. Il nous force à penser ce que nous préférons encore croire abstrait. Et quand on le referme, une sensation demeure : le futur n’arrive pas d’un coup. Il commence toujours par une goutte.

Ma gloire / Gallimard / Florent Oiseau

J’ai rencontré au Zimmer, Florent Oiseau, pour parler de Ma gloire (Gallimard)

Vous le comprenez vite en nous écoutant, Ma gloire n’est pas un roman sur la réussite. C’est un roman sur l’élan. Sur ce moment où naît le désir et l’opportunité d’être quelqu’un aux yeux des autres. Florent Oiseau s’installe précisément là : dans cette zone trouble.

Le narrateur avance à pas feutrés, porté par une ambition encore informe, maladroite, mais déjà brûlante. Il ne s’agit pas de briller, pas encore. Il s’agit d’exister. D’être remarqué. D’inscrire son passage quelque part. Ce que le roman saisit avec une rare finesse, c’est cette confusion fondatrice entre reconnaissance et amour, entre gloire et consolation. Être vu pour ne pas disparaître.

Le texte est d’une grande force. Les scènes semblent parfois presque anodines, mais chacune travaille en profondeur. Florent Oiseau observe les gestes, les silences, les micro-humiliations, les élans minuscules qui façonnent une conscience. 

Comme il décrit bien le réel Florent Oiseau, ce « réel qui est un cas particulier du possible » – Ludwig Wittgenstein – « des possibles » – je dirais moi.

La langue est tendue, précise, tenue. 

Ce roman dit aussi quelque chose de très contemporain : la manière dont se construit aujourd’hui le désir de reconnaissance, bien avant qu’il ait un visage social ou médiatique. Avant les discours. Avant les ambitions formulées. Ma gloire raconte l’instant où l’on comprend que vivre ne suffit pas toujours, qu’il faut parfois être regardé pour se sentir réel.

C’est un texte d’une grande délicatesse, un roman de formation à rebours, presque en sourdine, mais dont la justesse laisse une empreinte profonde. Florent Oiseau signe ici un livre discret et essentiel, qui sonne très juste.

La vie entière / Gallimard / Timothée de Fombelle / Fragments

Édouard Leroy et moi avons rencontré Timothée de Fombelle pour son livre La vie entière, paru chez Gallimard.

Une nouvelle émission de Fragments, tournée au Zimmer à Paris.

Dans La vie entière, tout commence par un contretemps. Un rendez-vous manqué, une attente qui s’allonge, une nuit qui refuse de passer. La vie entière se déploie dans cet interstice, ce moment suspendu où l’Histoire pèse de tout son poids mais n’a pas encore frappé. Timothée de Fombelle choisit cet espace-là : ni l’action, ni l’après, mais l’avant. Ce temps fragile où tout peut encore basculer.

Un roman en peu de pages, peu de personnages, presque rien – et pourtant d’une densité rare. Ce que l’auteur observe avec une précision remarquable, c’est la manière dont un esprit résiste quand le corps est immobilisé. L’héroïne n’agit pas, elle écrit. Ce geste, en apparence modeste, devient central. Non comme vocation d’écrivain, mais comme instinct de survie. Écrire pour ne pas céder à la peur. Écrire pour organiser le chaos. Écrire pour continuer à croire qu’une vie, entière, reste possible.

La fiction qu’elle invente n’est ni belle ni consolante. Elle est nécessaire. Elle agit comme une mise à distance du danger immédiat, mais aussi comme une reprise de contrôle. Là où l’Occupation impose ses règles, ses interdits, ses menaces diffuses, l’imagination réinstaure un ordre personnel. Le roman dit quelque chose de très juste sur ce pouvoir-là : inventer n’est pas nier le réel, c’est lui opposer une forme.

La langue de Timothée de Fombelle est d’une sobriété calculée. Elle refuse l’emphase, préfère l’économie, la suggestion. Chaque phrase semble pesée, retenue, presque contenue – comme si le texte lui-même devait se faire discret pour ne pas attirer l’attention. Cette retenue produit un effet paradoxal : plus l’écriture est tenue, plus l’émotion circule. Rien n’est expliqué, tout est ressenti.

La vie entière n’est pas un roman historique, encore moins un roman à message. C’est une méditation aiguë sur ce que peut la littérature dans les moments de contrainte extrême. Non pas changer le cours des choses, mais maintenir vivante une zone intérieure irréductible. Un lieu que rien ni personne ne peut occuper à votre place.

Ce livre bref agit longtemps après sa lecture. Parce qu’il pose, sans grand discours, une question essentielle : qu’est-ce qui nous reste quand presque tout nous est retiré ? Ici, la réponse tient en quelques pages, une machine à écrire, et la conviction intime que raconter, même dans l’ombre, c’est déjà résister.

Claire est notre nouvelle héroïne. Claire éclaire la nécessité de prendre sa vie en main et de la diriger.

Pour Claire, la nuit est déjà là. Nous, aujourd’hui, nous sommes dans la pénombre et devons trouver la force de repousser l’obscurité au loin pour pouvoir vivre la vie que Claire aurait voulue.

L’amour moderne / Robert Laffont / Louis-Henri de La Rochefoucauld / rencontre

J’ai rencontré Louis-Henri de La Rochefoucauld au Zimmer, à Paris, pour parler de L’amour moderne, paru chez Robert Laffont..

Je voulais comprendre les intentions d’un roman.

J’ai découvert celles d’un auteur.

La conversation a glissé de la littérature au monde, du style aux fractures sociales, du roman aux structures invisibles qui organisent nos vies. Puis, dans un contexte précis, cette phrase est tombée : « oui, mon livre est marxiste ». Elle m’a surprise, puis éclairée. Non comme un slogan, mais comme une clé de lecture. Car L’amour moderne explore la bourgeoisie de l’intérieur, avec une lucidité rare, et ses personnages, en racontant leur intimité, révèlent aussi leur rôle social. Il y a quelque chose de fascinant dans ces moments où une conversation ouvre soudain un horizon inattendu.

Parlons du livre. Le titre annonce la couleur, la couverture promet la fête, mais L’amour moderne est un roman qui regarde la débandade en face. Pas celle des sentiments spectaculaires, non : celle, plus sournoise, des arrangements quotidiens, des désirs raisonnables, des élans calibrés pour ne surtout pas faire trop de dégâts. Ce roman raconte une époque où l’on aime en connaissance de cause, et peut-être pour cela avec moins d’innocence, mais davantage de lucidité.

Chez Louis-Henri de La Rochefoucauld, l’amour n’est ni un absolu ni un champ de ruines : c’est une négociation permanente. Entre ce que l’on veut ressentir et ce que l’on accepte réellement de vivre. Entre l’image que l’on projette et la fatigue qu’elle dissimule. Le texte avance avec une élégance faussement légère ; l’ironie y devient une véritable arme d’écriture.

Ce qui impressionne, c’est la justesse du regard. Sans posture morale, le roman observe comment les relations se construisent aujourd’hui dans un monde saturé de discours sur le couple, le consentement, la liberté, le bonheur – et comment, malgré tout, l’inquiétude demeure. Les personnages parlent beaucoup, expliquent, analysent, anticipent, mais cachent toujours de petits et de lourds secrets. L’essentiel leur échappe souvent : ce moment fragile où l’on cesse de se protéger.

L’écriture est fluide, jamais cynique, mais toujours lucide. Une langue qui sait que la modernité sentimentale est une zone grise, faite de confort et de solitude mêlés. On sourit souvent. On se reconnaît parfois.

L’amour moderne est un roman d’observation fine, d’une extrême précision, qui ne juge pas son époque mais la met en lumière.

J’ai volontairement évité de vous raconter le roman.
Parce que ce livre mérite d’être découvert.
Parce que ses personnages méritent d’être rencontrés.
Parce que certaines histoires ne se résument pas.

On l’appelait Bennie Diamond / Les Léonides / Michael Dichter / Rencontre

Je ai interviewé Michael Dichter juste avant son passage à La Grande Librairie du 14/01/26, cette grande émission littéraire que le monde nous envie, il y est allée pour son premier roman, « On l’appelait Bennie Diamond » paru chez les Éditions Les Léonides, qui se lit comme un film.

Le personnage central Bennie Goodman avance dans ce monde fermé avec une détermination qui dérange. Il veut une place. Un nom. Quitte à bousculer un ordre qui ne l’attendait pas.

Le roman épouse ce mouvement, roman d’apprentissage, chronique d’une communauté repliée sur elle-même : tout cela à la fois, sans jamais forcer l’effet. L’écriture de Michael Dichter préfère la retenue à l’éclat, le détail juste au spectaculaire. Une prose précise, presque chorégraphiée, qui observe comment se fabriquent les légitimités et comment se paient les désirs.

il y a cette phrase, page 22, celle d’un chaos rangé qui devient une symphonie. Elle m’a accompagnée tout au long de la lecture. Elle dit la logique secrète du livre : sous l’apparente confusion des trajectoires, une harmonie se dessine, patiente, presque invisible.

Ce qui frappe, c’est la manière dont le roman fait sentir le poids de la filiation. Un grand-père, un père, un fils. Ce qui se transmet malgré soi, ce qui se rompt, ce qui se transforme. La fascination du diamant n’est jamais seulement matérielle : elle est liée au regard des autres, à la reconnaissance, à la peur de décevoir. Bennie avance, mais chaque pas résonne.

Au fil de la conversation, nous avons découvert que nous avions connu et aimé Luca Di Fulvio. Et que nous l’admirions. Une évidence. Même goût pour les destins pris dans des systèmes plus grands qu’eux, même attention aux détails, même confiance dans la puissance romanesque de la transmission.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond. Les livres comme lieux de passage. Comme gestes tendus d’une génération à l’autre. On l’appelait Bennie Diamond rappelle que transmettre n’est jamais reproduire à l’identique : c’est accepter le déplacement, le désordre parfois, pour que la symphonie continue.

Ce livre est un diamant narratif, durable, transmissible, infiniment humain.

L’Odyssée / Homère ( trad Philippe Brunet ) / Seuil 

(Mais aussi la traduction P.O.L. de Lascoux et les œuvres des Petits Platons et des Ateliers Actes Sud  

Homère (le poète, pas le personnage de dessin animé Les Simssons) est l’arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père (récurrent) de la littérature moderne et ce colosse a influencé de nombreux artistes au fil des siècles. 

Hélas, je n’ai pas lu l’Odyssée en grec ancien, comme Homère l’avait prévue. Ma copie a été transcrite en Italien( traduction de Rosa Calzecchi Onesti avec texte original) en Anglais (traduction et commentaires de Alexander Pope), en Latin mais dans une version en prose et maintenant je le relis en français.

Dans plusieurs français, celui de Brunet et celui de Emmanuel Lascoux dans les récentes nouvelles traductions du Seuil et de P.O.L.

J’ai l’impression que chaque génération et chaque culture adapte ce monument à ses traditions et le rend plus attrayant pour « ses lecteurs ».

L’Odyssée fascine et j’ai également découvert une version abrégée et magnifiquement présentée des Ateliers Actes Sud et un superbe travail sur Homère fait par Les Petits Platons.

Remarquables aussi les BD, et oui l’Odyssée tout comme le Capital de Marx a sa Bande dessinée. 

Lire Homère en lecture commune est s’émerveiller des milles et une interprétations et questionnements que ces œuvres génèrent.

Bravo et merci Ego Lecteur et Bibliopolis (huitième du nom) d’avoir permis cette rencontre littéraire et humaine sur Instagram.

Personnellement mes élucubrations ont beaucoup porté sur :

Les traductions ayant l’impression que nous lisons en partie l’œuvre du traducteur ou traductrice comme pour Baudelaire qui traduit Poe et qui a indéniablement laissé sa trace.

Ulysse de l’Odyssée est le héros de l’expérience humaine, de l’intelligence, de la connaissance et de la survie en surmontant des épreuves.

Il devient un personnage inspirant, emblématique et universel.

Heureusement l’histoire gagne sur les traductions et les symboles émergent avec la force d’une énorme vague qui submerge les idiomes.

J’ai eu besoin de me replonger dans quelques unes, parmi les multiples, traces du Roi d’Ithaque.

Il y a James Joyce, impossible de ne pas y songer quant on admire, son Ulysse d’Irlande, à Constantin Cavafy grand poète, mais pour moi il y a (partout et toujours) Dante et le « Chant d’Ulysse » repris par Primo Levi dans « Si c’est un Homme. » pour sa puissance évocatrice.

De nombreux commentateurs de la Divine Comédie, Jorge Luis Borges en tête , se sont penchés sur l’étroit rapport, symbolique et affectif qui lie le voyage du Poète italien dans l’au-delà à l’entreprise intrépide d’Ulysse au-delà des colonnes. 

On n’a pas manqué de souligner la peine personnelle que Dante exprime au sujet d’Ulysse (XXVI, 19-22), fait exceptionnel dans l’Inferno.

La passion commune de la connaissance, le voyage hardi, la limite imposée par Dieu, transgressée par Ulysse, font du héros grec un alter ego du poète italien.

Thème commun : Le voyage qui est dans chacune des expériences, introspectif ou bien réel.

Pour cette lecture, qui n’est sûrement, si les Dieux le veulent, pas la dernière, ce qui m’intéresse particulièrement sont les voies de la transmission pour que cette Odyssée perdure dans l’espace dans le le temps, dans toutes ses traductions, formes, adaptations, allusions et inspirations.

J’aime que l’on puisse s’en servir aussi comme une boîte à idées inspirantes, Umberto Pasolini le fait avec le, film The Return, prochainement en salle et qui montrera la vie d’Ulysse après son retour et dans d’autres registres, Antonio Gramsci qui évoque « Le chant des sirènes » comme métaphore politique, ou comme celui qui disait avec passion et intelligence. « J’ai été Homère ; bientôt, je serai « Personne », comme Ulysse ; […] » – Jorge Luis Borges

Et vous ? Avez vous une partie de l’odyssée qui vous est particulièrement chère ou des éléments qui vous inspirent ? 

Le Sud / Flammarion / Tash Aw / rencontre au Zimmer

Édouard Leroy et moi, avons rencontré au Zimmer à Paris, Tash Aw pour son exquis roman Le Sud paru en français chez Flammarion.

Première émission pour Fragments.

Un corps s’avance dans l’eau, le paysage s’ouvre, la phrase respire. Le Sud s’écrit d’emblée dans un mouvement lent, presque hypnotique, où la langue précède le sens et l’installe. Chez Tash Aw, écrire c’est faire affleurer. La prose est souple, charnelle, traversée de silences, attentive aux frémissements plus qu’aux déclarations. Une langue qui sait que la beauté n’est jamais innocente.

Le Sud est un espace instable, chargé d’histoire, de hiérarchies invisibles, de lignes de fracture sociales et intimes. Tash Aw y déploie une géographie de la marge, là où se croisent classes, origines, désirs et appartenances incertaines. Le roman avance par sensations, par tensions retenues, par scènes qui semblent baignées de lumière et pourtant traversées d’ombre. La sensualité irrigue chaque page, non comme un ornement, mais comme une manière de lire le monde à travers les corps.

Livre queer, profondément, parce qu’il refuse toute assignation. Le désir y est une force de déplacement, une énergie discrète mais politique. Aimer, désirer, regarder devient un acte de résistance face à un ordre social qui voudrait fixer, nommer, contenir. Rien n’est spectaculaire : tout se joue dans l’infime, dans ce qui échappe au langage dominant. La sensualité est ici un geste politique, précisément parce qu’elle ne s’énonce pas comme tel.

Le Sud est aussi un roman social, attentif aux inégalités, aux héritages coloniaux, aux fractures de classe, mais sans jamais les transformer en thèse. Tash Aw écrit à hauteur humaine, au plus près des sensations et des contradictions. La politique affleure dans les choix minuscules, dans les silences imposés, dans les désirs contrariés. La marge devient un point d’observation d’une acuité rare, révélant le centre dans toute sa fragilité.

Ce roman confirme une voix essentielle de la littérature contemporaine : une écriture qui croit encore à la puissance du trouble, à la lenteur, à l’ambiguïté. Le Sud laisse une empreinte durable, comme une chaleur sur la peau. Un livre qui ne cherche pas à convaincre, mais à déplacer. Et qui, par la grâce de sa langue, rend la différence non seulement visible, mais nécessaire.

Oui c’est un livre nécessaire.

La patiente du jeudi / Nathalie Zajde / l »Antilope / interviewée chez son éditeur

J’ai interviewé l’autrice Nathalie Zajde chez son éditeur, L’Antilope, maison que l’on célèbre cette année pour ses dix ans d’existence : une décennie consacrée à faire entendre des voix audacieuses, singulières, capables de déplacer notre manière de lire et de regarder le monde. Écouter Nathalie Zajde parler de son roman, c’est retrouver cette même ambition à l’œuvre : creuser là où les mots butent, où les silences résistent, et faire surgir de ces zones d’ombre une lumière inattendue, presque vive.

Dans La patiente du jeudi, premier roman de la psychologue, nous rencontrons Mona, jeune femme d’aujourd’hui dont les échecs amoureux à répétition prennent peu à peu une tournure troublante. Crises d’angoisse, visions déroutantes : ces failles deviennent le fil d’Ariane d’un récit qui mêle drame psychologique et mémoire historique. Mona porte en elle la trace secrète d’une histoire qui la précède, d’un passé qui lui a été transmis sans mots.

Le roman se lit tantôt comme une enquête intérieure, tantôt comme une fable métaphysique, où l’héritage des traumatismes collectifs – en particulier ceux liés à la Shoah – s’insinue dans la chair des vivants sous forme de spectres, de mots imprévus, de douleurs sans nom. Là où l’analyse pourrait se perdre en abstractions, l’autrice avance avec un humour discret et un sens aigu de la narration, donnant au texte une tonalité singulière, entre gravité et une grâce presque ludique.

Ce qui frappe dans La patiente du jeudi, c’est cette capacité à faire dialoguer l’intime et l’universel. La mémoire n’y est jamais une archive figée : elle devient un paysage en mouvement, traversé de souffles, de langues, de réminiscences qui surgissent là où on ne les attendait plus. Dans une écriture fluide, finement rythmée, Nathalie Zajde invite le lecteur à repenser la place de l’inconscient dans nos vies – à entendre ce que nous ne savions pas encore porter.

Ce livre est un miroir tendu à notre curiosité, un espace où les traumatismes enfouis retrouvent une voix, et où la littérature se fait – avec une générosité rare – lieu d’exploration, presque de réparation : une psychanalyse du monde à hauteur humaine.

Voyage voyage / Victor Pouchet / Gallimard / au Zimmer

J’ai rencontré Victor Pouchet au café Zimmer, pour parler de son dernier livre, publié dans la belle collection L’Arbalète chez Gallimard.

L’Arbalète est une collection à part : elle accueille des textes qui privilégient l’élan, la voix, l’invention formelle, souvent à la lisière du roman, du poème et du récit. Des livres indisciplinés, attentifs aux déplacements intérieurs, aux pas de côté.

Voyage voyage s’ouvre sur une cassure intime : Orso et Marie voient leur légèreté brisée par une grossesse interrompue. Un deuil discret, presque sans récit, mais dont la violence silencieuse imprègne tout. Pour ne pas se figer dans la douleur, Orso imagine une « théorie de la grande diversion » et entraîne le couple dans un road-trip improvisé à travers une France décentrée, faite de musées improbables et de détours incongrus.

La force du roman tient dans ce refus du spectaculaire. Victor Pouchet choisit la douceur, l’humour discret, la comédie bienveillante comme formes de résistance au tragique. Une écriture attentive aux « petits riens », à ce qui permet de tenir quand tout vacille.

J’ai beaucoup aimé ce roman.

au Zimmer : Aux nuits à venir / Joffrine Donnadieu / Gallimard

J’ai rencontré Joffrine Donnadieu au Zimmer à Paris pour parler de son roman Aux Nuits à venir, récemment publié chez Gallimard 

Il y a des rencontres qui allument une étincelle, celle avec Joffrine a été dans cette catégorie.

Joffrine Donnadieu écrit au plus près des sensations, des silences, des seuils. Ce qui la fascine, ce n’est pas l’événement spectaculaire mais l’instant où quelque chose bascule intérieurement : une attente, une peur diffuse, un désir mal formulé, la conscience aiguë du temps qui passe. Son roman se déploie comme une traversée nocturne, attentive aux ombres, aux respirations, aux pensées que l’on n’ose pas toujours formuler à voix haute.

Il est question ici de nuits à venir, bien sûr, mais surtout de ce qu’elles contiennent : l’inquiétude face à l’avenir, les promesses fragiles, la part d’obscurité que chacun porte en soi. L’écriture de Joffrine Donnadieu est d’une grande justesse, jamais démonstrative, toujours incarnée. Chaque phrase est posée avec soin, comme si elle savait qu’elle n’a pas besoin d’en dire trop pour toucher juste.

Tout est suggéré, et c’est précisément là que le roman gagne sa force.

On lit Aux nuits à venir avec l’ impression rare d’être accompagné. Le texte fait confiance au lecteur, à sa mémoire, à ses propres nuits. Il laisse de l’espace, de l’air, du temps. Et lorsqu’on referme le livre, quelque chose demeure : une tonalité, une émotion persistante.

Un livre qui confirme Joffrine Donnadieu comme une voix singulière, attentive, profondément humaine. Une écriture qui regarde la nuit non comme une menace, mais comme un lieu de vérité.