Cristina Campo / Les impardonnables -Gallimard / Le Livre des quatre-vingts poétesses – R&N

Édouard Leroy a eu envie de me parler de Cristina sans h, comme moi. J’ai accepté.

Cristina Campo avance à contre-courant. Écrivaine rare, traductrice exigeante, elle a fait de la littérature un lieu de retrait et de résistance : écrire pour préserver la justesse, lire comme on veille, refuser tout ce qui affaiblit la beauté.

Nous vous conseillons deux ouvrages pour la découvrir.

Le premier bilingue et le deuxième dans la splendide collection Imaginaire de Gallimard.

Le Livre des quatre-vingts poétesses (R&N Éditions)

Un livre de transmission et de ferveur critique : Campo rassemble des voix féminines venues de loin, non pour les expliquer mais pour leur rendre une présence, vive et nécessaire.

Les Impardonnables (Gallimard, L’Imaginaire)

Un texte incandescent sur l’intransigeance intérieure. Campo y célèbre ceux qui ne cèdent pas, ceux pour qui l’art et l’éthique restent indissociables, même au prix de la solitude.

LiBookin

À l’écran vous voyez Wendall Utroi, écrivain et lecteur attentif aux fragilités du monde éditorial qui a imaginé LiBookin comme une réponse concrète aux impasses actuelles. Une plateforme pensée non pas contre le numérique, mais contre sa brutalité. Pour que la littérature reste un espace de pensée, de friction, de liberté.

Lire, ici, n’est pas un geste automatique. C’est une décision, presque une prise de position. LiBookin naît aujourd’hui dans cet interstice rare : celui où la technologie accepte de s’effacer derrière les œuvres. Pas de course au clic, pas de hiérarchies arbitraires, pas de littérature réduite à une donnée exploitable. La plateforme revendique une autre manière de faire circuler les textes : plus lente, plus équitable, plus consciente.

LiBookin défend une économie du livre qui ne sacrifie ni les auteurs ni les lecteurs.

LiBookin ouvre aujourd’hui et la plateforme a besoin de toutes les actrices et les acteurs du monde du livre.

Moi je les soutiens ! 

Bonne année à vous et bon premier jour de vie LiBookin.

Après 2025, il y a 2026

2025 : Une année est aussi comme une bibliothèque intérieure.

Des livres pour penser le présent, fissurer les certitudes, déplacer le regard.

Des voix critiques, poétiques, politiques.

Relire m’a fait du bien, de Walter Benjamin à Pasolini, de Calvino une biographie de Leonor Fini et évidemment Emily Brontë, de la pensée, du style, de la littérature comme refuge mais également la littérature comme combat.

Au fil des mois, j’ai rencontré des écrivaines et des écrivains qui écrivent l’époque sans peur dela regarder droit dans les yeux. Des voix singulières, parfois inquiètes, souvent lumineuses, toujours nécessaires. Ces rencontres m’ont rappelé que la littérature n’est pas un commentaire du réel mais une expérience : elle déplace, elle dérange, elle éclaire autrement. Elle nous oblige à écouter ce que nous n’entendions plus.

Je ne peux pas les citer toutes et tous alors juste toi Hélène Frappat pour te dire que je t’admire.

2025 est aussi être jurée pour Le Prix Hors Concours fondamental espace de lumière pour l’édition indépendante.

French Press en 2025 quelle aventure ! 

Des surprises vous attendent en 2026.

Je dois dire merci à Edouard Leroy pour le chemin parcouru ensemble, il ne fait que commencer ! 

Nous allons lancer un projet commun très bientôt.

Bibliothèques Sans Frontières encore et toujours le 1er janvier est le jour où je renouvelle mon adhésion chaque année.

Last but not least Le Book Club Book Émissaires on recommence le 4 janvier, j’ai même un peu hâte ! 

Lire, c’est aussi créer une communauté invisible et tenace. Celle des lecteurs, des auteurs, des libraires, de celles et ceux qui croient encore que en 2025, lire reste un geste intime et politique, discret et puissant.

Lire pour comprendre.

Lire pour résister.

Lire pour rester vivant au monde.

Dans ma vidéo je vous raconte aussi d’autres moments marquants de mon 2025

Bonne fin d’année !!!

En 2026 je vais continuer à rencontrer celles et ceux qui écrivent, à leur tendre un micro, une écoute, un espace, je vais écrire des critiques des livres que j’aime et essayer de faire plus pour les causes que je soutiens.

Cristina 

Voeux de Noël 2025

Il y a des jours qui brillent plus que d’autres. Et puis il y a celles et ceux pour qui décembre pèse, isole, rappelle des manques. À celles et ceux qui traversent cette période sans table partagée, sans fête, sans envie de célébrer : vous n’êtes pas invisibles.

Noël peut être un moment de bruit et de lumière, mais aussi un temps pour déplacer le regard. Penser à celles et ceux qui souffrent, à celles et ceux que la fête n’atteint pas, à celles et ceux qui n’y trouvent pas leur place. Leur adresser, au moins, une attention.

Si vous souhaitez transformer cette attention en geste, soutenir Bibliothèque Sans Frontières, c’est faire circuler ce qui émancipe : des livres, du savoir, des espaces pour penser, apprendre, reprendre souffle. La lecture comme acte de résistance douce.

Et puis, merci. Vraiment. Merci à celles et ceux qui regardent mes  entretiens, qui lisent les articles, qui prennent le temps de passer par mon blog, de suivre ces conversations autour des livres, des idées, des voix. Votre présence rend tout cela possible – et nécessaire.

Que ces jours soient paisibles, ou simplement habitables.

Que les mots continuent de nous relier, même quand le monde vacille.

J’ai rencontré Paul Gasnier autour de La Collision, paru chez Gallimard

J’ai rencontré Paul Gasnier autour de La Collision, paru chez Gallimard. Il ne le sait pas, mais j’ai lu ce livre trois fois. Trois lectures, trois déplacements intérieurs.

La première a été traversée par une crainte très contemporaine : celle que la colère – compréhensible, légitime même – puisse être lue de travers, récupérée, instrumentalisée, au prix de nouveaux amalgames. Cette peur m’a obligée à lire avec vigilance, presque avec retenue.

La deuxième est née d’une conversation avec un jeune lecteur. Il a tout et rien en commun avec Saïd, le jeune homme dont l’acte tragique tue la mère de l’auteur et met à nu bien plus qu’un fait divers : des fractures, des aveuglements, des zones d’ombre collectives. « La Collision cherche à dire juste », m’a-t-il dit « Sans simplifier ».

Paul Gasnier écrit l’instant fragile où une vie bascule sans fracas, où l’on comprend trop tard ce qui était déjà à l’œuvre. Rien n’est appuyé. Tout repose sur une attention inquiète portée aux êtres : leurs hésitations, leurs maladresses, cette zone grise où l’on n’est ni tout à fait innocent ni absolument coupable. Le roman avance à hauteur d’homme, avec une écriture retenue, précise, qui refuse l’esbroufe et choisit la justesse émotionnelle. On lit en retenant son souffle, non par suspense, mais parce que chaque page nous regarde et nous demande : qu’aurions-nous fait, nous ? Que voyons-nous vraiment quand nous croyons regarder l’autre ?

Si ce livre a reçu le prix Goncourt des détenus 2025, ce n’est pas un symbole creux. C’est la reconnaissance d’un texte qui comprend sans excuser, qui laisse la complexité intacte. Un livre qui éclaire, qui trouble, qui bouscule sans jamais écraser.

La troisième lecture est venue après une émission d’Alain Finkielkraut, où j’ai perçu une récupération réactionnaire du roman. La colère a été vive, tant le manque de respect envers le jugé – et la famille Gasnier – m’a semblé évident. Parler avec Paul a dissipé toute ambiguïté : oui, la colère à vingt ans après un traumatisme est possible. Mais le chemin parcouru depuis dit autre chose. Condamner seulement Saïd et gracier la société, n’a aucun sens. Refuser les amalgames est un geste littéraire et social important pour moi, il fallait que ce soit clair.

La Collision affirme que la douceur, le pardon, l’intelligence du réel sont peut-être nos seules armes pour avancer. C’est un récit qui ne s’épuise pas à la dernière page. Il reste. Longtemps. Et c’est pour cela que je vous invite à le découvrir.

Merci Paul pour l’échange filmé et celui privé.

J’ai rencontré au Zimmer, Julia Clavel pour parler de l’âme de fond, son premier roman, paru chez l’Observatoire.

J’ai rencontré au Zimmer, Julia Clavel pour parler de son premier roman, paru chez l’Observatoire.

Un roman part d’une inquiétude très contemporaine : et si ne pas aller bien cessait d’être un malaise intime pour devenir un danger collectif ?

Dans L’Âme de fond, Julia Clavel choisit une figure centrale saisissante : Caroline, psychologue brillante, lucide, mais traversée de failles qu’elle connaît trop bien. Son métier consiste à écouter les fractures des autres. Pourtant, quelque chose déraille. Des patients disparaissent, certains meurent, sans logique apparente. Et surtout, cette sensation persistante – dérangeante – d’être la seule à percevoir un lien, une menace sourde que personne ne veut regarder en face.

Autour d’elle, trois patients prennent corps comme autant de visages de notre époque. Un avocat jeune, performant, incapable d’attachement réel. Une femme enfermée dans une existence conforme mais étouffante. Un responsable politique propulsé à un niveau de pouvoir qui le dépasse. Trois trajectoires sociales très différentes, un même point de tension : l’impossibilité de dire la faille avant qu’elle ne déborde.

Le roman glisse alors, presque naturellement, du psychologique vers l’anticipation. Non pas une anticipation spectaculaire, mais une projection glaçante : que se passe-t-il quand une société entière continue à fonctionner tout en niant ses fractures intimes ? Quand la santé mentale devient un enjeu politique, et le déni, un mécanisme collectif ?

Ce qui frappe, c’est la maîtrise du rythme. Julia Clavel construit une tension lente, patiente, sans effets appuyés. L’écriture est précise, clinique parfois, mais jamais froide. Elle observe les personnages comme Caroline observe ses patients : avec attention, inquiétude, et une forme de responsabilité morale. L’Âme de fond pose une question vertigineuse : jusqu’où peut-on contenir ce qui ne va pas, individuellement et collectivement, avant que tout ne cède ?

Un premier roman ambitieux et troublant, qui mêle psychologie, politique et anticipation avec intelligence. Un livre qui agit comme un signal – on aurait tort de ne pas l’écouter.

Édouard Leroy et moi, avons rencontré au café Zimmer à Paris, Pauline Chanu

Édouard Leroy et moi, avons rencontré au café Zimmer à Paris, Pauline Chanu

Occasion de parler de son récent livre paru chez La Découverte.

Sortir de la maison hantée de Pauline Chanu est un livre qui ouvre des portes, parfois grinçantes, parfois libératrices, et qui nous oblige à regarder autrement ce que l’on croyait familier. La “maison hantée”, ici, est plus qu’un décor : c’est une métaphore puissante, presque intime, de l’hystérie telle qu’elle a été fabriquée, entretenue, instrumentalisée pour enfermer les femmes dans un récit qui n’était pas le leur.

Cet essai m’a fait pensé à Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes d’Hélène Frappat ce livre indispensable.

Sa force tient à cette élégance intellectuelle : Un texte salutaire, qui éclaire, réveille, et donne à la pensée critique une arme simple et décisive : la justesse.

Pauline Chanu reprend le fil d’un décryptage du soupçon de folie qui pèse sur les femmes et mêle histoire, psychanalyse, discours médicaux et regards contemporains pour montrer comment l’hystérie a servi de dispositif social. Un mot pour faire taire, un cadre pour contenir, un soupçon permanent jeté sur la parole féminine. Ce qui frappe, c’est la clarté de la pensée, la façon dont chaque chapitre éclaire le suivant, comme si l’on avançait dans une maison dont on apprendrait enfin le plan secret.

Nous avons parlé également de comment sortir, de ces murs-prison. Sortir des récits imposés, des fantasmes médicaux, des héritages pesants.

On referme Sortir de la maison hantée avec le sentiment d’avoir compris quelque chose de plus large que l’hystérie elle-même : la manière dont une société fabrique ses peurs, ses normes, ses silences. Un essai nécessaire, incarné, profondément contemporain, qui redonne à la pensée féministe sa dimension la plus précieuse : celle d’un outil pour respirer autrement.

Rencontre avec Asma Mhalla / Cyberpunk / Seuil

Asma Mhalla appartient à cette génération de penseuses qui regardent notre époque sans ciller. Politologue, spécialiste du pouvoir numérique, elle observe les technologies non comme des gadgets, mais comme des forces qui redessinent nos vies, nos États, nos libertés. Sa parole est claire, ferme, toujours habitée par une inquiétude démocratique.

Avec Cyberpunk, elle signe un livre nécessaire. Un livre qui ne crie pas, mais qui alerte. Derrière ce mot emprunté à la science-fiction, Asma Mhalla décrit un monde déjà là : celui où les géants technologiques concentrent les pouvoirs, où la frontière entre sécurité et surveillance devient floue, où nos démocraties s’habituent à l’exception permanente. Ce n’est ni un essai technophobe ni un manifeste nostalgique. C’est un texte lucide, documenté, profondément politique.

Ce qui frappe, c’est la précision du regard et la pédagogie sans condescendance. Chaque page éclaire, relie, met en perspective. Le lecteur n’est jamais écrasé par le savoir : il est invité à penser, à douter, à reprendre possession de ses outils critiques. Asma Mhalla écrit pour réveiller, pas pour effrayer. Elle nous rappelle que le futur n’est pas un destin, mais un rapport de forces — et que comprendre, c’est déjà résister.

Cyberpunk se lit comme une cartographie de notre présent le plus brûlant. Un livre qui donne des mots à ce que nous pressentions confusément, et qui rend à la pensée politique son urgence. À lire pour savoir où nous sommes. Et pour décider, peut-être, où nous voulons aller.

#bookstagram #essai #cyberpolitique

Pourquoi lire Théorème aujourd’hui ?

J’ai proposé au Book Club d’Augustin Trapenard de le lire ou relire et d’en parler ensemble dimanche 14 décembre.

Peut-être parce que ce roman, publié en 1968, n’a jamais cessé de nous tendre un miroir inquiet.

Pasolini installe dans son livre un visiteur sans nom, presque sans mots, dont la seule présence suffit à bouleverser une famille bourgeoise. Et soudain, tout se fissure : les certitudes, les rôles sociaux, les désirs. Le livre agit comme un révélateur chimique  – il ne raconte pas, il expose.

Le charme singulier de Théorème tient aussi à son style, complexe mais terriblement stimulant. Pasolini ne se contente pas d’un récit linéaire ; il tresse l’essai, le mythe, la parabole, la poésie brute. La phrase avance par soubresauts, parfois tranchante, parfois presque liturgique, comme si la langue cherchait à dire l’indicible. Cette rugosité n’est jamais gratuite : elle accompagne le dérèglement intérieur des personnages et nous entraîne, nous aussi, vers une zone d’inconfort où tout peut soudain se relire autrement.

Dans un monde saturé de récits qui rassurent, Théorème préfère la secousse. Le roman interroge la place du désir, la violence feutrée de la normalité, la tentation mystique dans un univers désenchanté. Pasolini questionne la famille, la religion, la domination sociale, non pas en théoricien mais en poète incandescent, capable de faire affleurer le sacré dans le plus quotidien des gestes. Et ce mélange — la chair et l’idée, le concret et l’illumination  – demeure d’une modernité déconcertante.

Relire Théorème aujourd’hui, c’est accepter d’être déplacé. C’est se laisser happer par une œuvre qui ne flatte pas mais qui révèle, qui ne simplifie rien mais éclaire tout d’une lueur étrangère. Pasolini nous invite à regarder nos propres zones d’ombre, nos failles, nos élans.

Une langue qui continue, plus d’un demi-siècle après, à nous interroger très profondément.

Théorème est également un film, à regarder après la lecture du livre, à mon avis