Le Creuset des sorciers / Gallimard / Paul Greveillac

J’ai rencontré Paul Greveillac, avec Édouard Leroy, au Café Zimmer.

Voici un nouvel épisode de Fragments.

Le Creuset des sorciers s’attache à une histoire enfouie, à la naissance d’un geste musical dans la violence de la traite et de l’asservissement.

Le creuset n’est pas seulement un lieu. C’est un processus. Une fusion contrainte. Des cultures arrachées à elles-mêmes, mises en contact brutal, et qui, dans cette collision, inventent autre chose. La musique devient ici un espace de survie et de transmutation. Elle ne console pas, elle transforme.

Ce qui impressionne, c’est la manière dont Greveillac mêle érudition et imaginaire sans les confondre. Il travaille la matière historique comme une hypothèse sensible. Il ne prétend pas combler les silences des archives, il les écoute. Le roman s’écrit dans ces blancs.

La figure de l’esclave à mille mains est puissante parce qu’elle est à la fois individuelle et collective. Elle incarne tous ceux qui ont créé sans signature, inventé sans reconnaissance, transmis sans posséder. Le livre interroge ainsi la notion d’auteur. Qui invente vraiment une musique ? Celui qui la signe ou ceux qui l’ont façonnée dans l’ombre ?

Jean-Baptiste, ce sorcier de la musique, n’est pas une allégorie. Il est un homme pris dans un système qui le dépasse, mais qui, par la musique, imprime malgré tout sa marque.

La langue est tenue, grave, et l’on perçoit une tension intérieure. Le récit avance comme une enquête poétique. On sent derrière chaque page le travail d’historien passionné, mais aussi le romancier qui accepte de ne pas tout savoir.

Ce roman parle de naissance. Naissance d’une forme artistique. Naissance d’un monde moderne construit sur des fractures. Il rappelle que nos cultures ne sont jamais pures. Elles sont issues de chocs, de douleurs, de mélanges forcés.

La littérature, ici, ne répare pas l’Histoire. Elle l’éclaire de biais.

Jean-Baptiste est un personnage de fiction et pourtant nous avons l’impression d’entendre sa musique.

Inventaire de la Basse Période /Grasset / Charles Dantzig

J’ai rencontré Charles Dantzig pour parler de son récent Inventaire de la Basse Période. La discussion a touché à l’actualité, car tout le livre conduit à interroger le présent avec le prisme de la connaissance des situations similaires qui mènent, souvent, aux mêmes conclusions. Dantzig observe notre époque avec mémoire et vigilance.

Il s’agit d’une œuvre de non-fiction. Autrement dit, un texte ancré dans le réel, qui analyse, argumente, pense le monde tel qu’il est – et non tel qu’une intrigue l’inventerait. Dantzig n’y construit pas des personnages : il examine ceux de notre temps. Il observe ses glissements, ses tics de langage, ses facilités dangereuses.

Il invente aussi pour mieux servir ce cas particulier du possible qui est le réel.

Romancier, essayiste, poète, mais aussi traducteur, Charles Dantzig connaît intimement la matière des mots. Traduire, c’est apprendre que chaque nuance infléchit une pensée. Cette conscience irrigue le livre tout entier. Chaque page témoigne d’une attention presque artisanale au vocabulaire contemporain.

Dans cet inventaire, il décrit ce qu’il nomme une “basse période” – moment où la pensée publique s’appauvrit, où la nuance cède face au slogan, où la brutalité verbale devient une norme admise. Rien d’un cri nostalgique. C’est une analyse. Une radiographie du débat démocratique.

Charles Dantzig montre combien la santé d’une démocratie dépend de la précision de sa langue.

« Chi parla male pensa male », lançait Nanni Moretti dans Palombella Rossa en 1989, lors d’une scène devenue culte où il dénonçait la dégradation du langage médiatique. « Qui parle mal pense mal. » La formule résonne avec force ici. Une société qui malmène ses mots finit par malmener ses idées.

Ce qui frappe, c’est l’alliance de l’ironie et de la justesse. L’ironie n’est jamais cynique, elle aiguise. La justesse n’est jamais pesante, elle éclaire. Dantzig décortique sans hausser le ton. Il ajuste, il affine, il met à distance pour mieux révéler. La précision devient une forme de résistance.

Le livre peut se lire sagement, en suivant l’ordre alphabétique, comme on traverse méthodiquement un territoire. Il peut aussi s’ouvrir au hasard, au gré d’une entrée qui attire l’œil ou d’un mot qui inquiète. Cette liberté de circulation épouse le propos même du livre : penser, c’est relier. Chaque fragment dialogue avec les autres, tisse un réseau d’échos qui finit par dessiner un portrait cohérent de notre moment historique.

Inventaire de la Basse Période nous oblige à examiner nos propres usages. À interroger les expressions que nous répétons. À mesurer l’impact de nos mots sur la vie collective. Protéger la démocratie commence peut-être par un geste simple et radical : choisir ses mots avec exactitude.

Lire ce livre m’a fait du bien. Sourires assurés et combativité garantie à la fin de la lecture.

les rendez-vous Hors Concours : Clémentine Goldszal

Voici le premier portrait des jurées du Prix Hors Concours.

Journaliste culturelle pour ELLE et M Le Monde, elle explore la création contemporaine avec une exigence qui refuse la facilité. Ses articles déplient les œuvres, en révèlent les tensions et éclairent les enjeux sociaux, politiques, intimes qui les traversent.

Clémentine Goldszal est également sollicitée régulièrement pour parler des États Unis qu’elle connaît très bien.

Elle est l’autrice de Premiers Cris, publié au Seuil et disponible en poche chez Points au mois de mars. Un texte où l’expérience intime d’une enquête menée au sein de la maternité de l’hôpital Necker à Paris, devient matière à réflexion critique, dans une langue qui conjugue analyse et sensibilité.

Une non-fiction qui est une œuvre littéraire.

Son engagement au sein du Prix Hors Concours en 2025 prolonge naturellement l’attachement à la littérature indépendante et à la découverte de nouvelles voix.

C’est dans ce cadre qu’elle a découvert L’Éden à l’aube de Karim Kattan, lauréat de l’édition 2025 – un roman qu’elle a fortement soutenu au sein du jury.

Le Prix Hors Concours, c’est lire, défendre, transmettre des textes issus de maisons d’édition indépendantes. Au sein du jury, cette exigence devient un acte collectif au service de la diversité éditoriale.

Une jurée qui lit avec précision, qui soutient avec conviction, et qui rappelle que derrière chaque prix, il y a d’abord un geste de lecture.

Suivez les aventures du Prix Hors Concours sur les réseaux sociaux pour découvrir les actualités et les coulisses du Prix.

Le grain de beauté / Philippe Rey / Mathieu Simonet

J’ai rencontré Mathieu Simonet – au Zimmer pour parler de son récent livre Le grain de beauté.

Entretien en collaboration avec French Press.

Ce nouveau livre de l’auteur est rempli d’émotions et en particulier d’amour, un amour mis à l’épreuve par la maladie, la perte, et par cette question vertigineuse: comment continuer à vivre quand celui qu’on aime disparaît?

Tout part d’une tragédie: la mort de Benoît, l’époux de l’auteur, emporté par un cancer. Ce qui pourrait n’être qu’un récit de deuil devient autre chose. Une enquête. Une traversée. Une tentative obstinée de comprendre l’homme aimé au-delà même de sa présence.

Mathieu Simonet n’écrit pas pour figer Benoît dans le marbre de la mémoire. Il rouvre les carnets, les souvenirs, interroge les proches, accepte aussi de découvrir ce qu’il ignorait. Le livre a cette honnêteté rare: aimer quelqu’un ne signifie pas tout savoir de lui. Le deuil n’est pas seulement une douleur, c’est une révélation progressive, parfois dérangeante. L’autre continue d’exister, mais différemment, par fragments.

Ce qui m’a bouleversée  ici, ce n’est pas la disparition en elle-même. C’est la manière dont Mathieu Simonet refuse de sanctifier l’amour. Il ose raconter les zones grises, les incompréhensions, les silences d’un couple. Il accepte que le mort résiste, qu’il échappe encore. Cette lucidité donne au livre une densité singulière: l’émotion naît de cette tension entre fidélité et vérité. Écrire devient alors un geste presque éthique – ne pas trahir, ne pas embellir, ne pas simplifier. Tenir ensemble la tendresse et le doute.

Le livre interroge aussi notre rapport à la trace. Que laisse-t-on derrière soi? Que comprend-on d’une vie quand elle s’interrompt? En transformant l’intime en réflexion plus large, Mathieu Simonet atteint une forme de justesse rare: il ne cherche pas à consoler, il cherche à comprendre. Et cette exigence-là, discrète mais ferme, donne au texte sa profondeur.

Le grain de beauté n’est pas seulement un récit de perte. C’est plus un livre sur la mémoire active, sur la liberté qu’il faut reconquérir après l’effondrement. Une manière de dire que l’amour ne disparaît pas avec le corps, mais qu’il change de territoire. Et que la littérature, parfois, sert à cartographier ce territoire nouveau.

Je vous conseille cette lecture.

Désertion / Verticales / François Bégaudeau

J’ai rencontré François Bégaudeau au Zimmer. Il parlait comme il écrit : L’intensité et la force de ses mots font qu’on pourrait l’écouter pendant des heures.

J’ai une grande admiration pour lui.

François Bégaudeau est à la fois écrivain, critique, enseignant – et acteur malgré lui d’un phénomène rare : un roman qui devient un film cannois, avec son auteur dans son propre rôle.

Le livre, c’est Entre les murs, publié en 2006. Bégaudeau y raconte son expérience de professeur de français dans un collège du XXe arrondissement de Paris. Pas de misérabilisme, pas d’angélisme. Une langue sèche, précise, presque documentaire. Le livre dissèque la salle de classe comme un microcosme politique : rapports de pouvoir, malentendus culturels, violence symbolique, mais aussi intelligence vive des élèves.

Résultat : Palme d’or au Festival de Cannes en 2008.

Ce n’est pas anodin.

Pour son dernier livre Désertion, tout commence en Normandie, dans une ville côtière qui n’a rien d’emblématique. Ce n’est pas un décor romanesque. C’est un environnement. Front de mer, lycée, habitudes, économie locale sans éclat. Steve et Mickaël y grandissent ensemble. Presque jumeaux. Même famille, mêmes rues, mêmes humiliations scolaires, même gestion tacite des affects. Le roman ne dramatise rien. Il accumule.

Ce qui impressionne d’emblée, c’est la méthode. François Bégaudeau ne cherche pas la scène fondatrice. Il travaille par sédimentation. Les petites hontes. Les colères retenues. L’effort pour être correct. La masculinité comme discipline silencieuse. Tenir. Ne pas trop sentir. Ne pas trop dire. Le style épouse cette économie affective : phrase nette, vocabulaire exact, aucune complaisance lyrique. La neutralité n’est pas une absence d’émotion. C’est une position.

Les deux frères partent en Syrie rejoindre les forces kurdes. Ce point est capital. Il ne s’agit pas d’un cas isolé, d’un destin déviant. Ils partent tous les deux, l’un après l’autre, l’un pour l’autre. Et cela déplace la question. Le roman demande comment un même cadre social peut rendre pensable, pour deux individus, un geste aussi radical aux conséquences différentes sur les deux frères.

La guerre n’est pourtant pas le centre du livre. Bégaudeau refuse le spectaculaire. Il n’écrit pas un roman d’aventure. La Syrie n’est pas traitée comme une scène héroïque. Elle apparaît presque en retrait. Ce qui compte, ce sont les années qui précèdent et qui suivent. Le façonnage, les réactions, les conséquences.

Ce qui distingue profondément l’écriture de Bégaudeau, c’est sa manière d’installer le réel sans emphase, presque sans commentaire. Le roman s’ouvre sur une phrase qui juxtapose deux événements sans hiérarchie apparente : le 11 septembre et l’arrivée de la Star Academy. En une ligne, tout est dit. L’histoire mondiale et la culture de masse cohabitent dans la formation d’une conscience adolescente. Cette écriture procède par alignement, par continuité plus que par rupture. Les scènes ne sont pas dramatisées, elles sont posées. Les phrases sont courtes, nettes, presque sèches, mais jamais pauvres. Elles enregistrent. Elles observent. Elles laissent le lecteur mesurer lui-même les écarts. Bégaudeau travaille l’ordinaire avec une précision scrupuleuse : vocabulaire exact, syntaxe maîtrisée, refus de l’effet. Et pourtant, sous cette surface retenue, circule une tension constante. L’émotion n’est pas exhibée, elle est contenue, comprimée dans la structure même des phrases. Cette économie donne au texte une puissance particulière : plus le ton semble neutre, plus la matière humaine affleure. On a la sensation d’un regard qui n’excuse pas, qui ne condamne pas, mais qui examine avec une rigueur presque sociologique ce que deviennent les individus dans un monde saturé d’images, de discours et d’injonctions silencieuses.

Politiquement, le livre est subtil et brillant. Il ne plaque pas une causalité mécanique. Il montre des structures – école, petite ville périphérique, économie sans horizon, virilité retenue – mais il laisse subsister l’écart. Les deux frères partent, oui. Mais ils ne partent pas identiquement. Même décision, intensité différente. Même geste, rapport intime distinct. La structure ouvre un possible. Elle ne dicte pas la manière de l’habiter.

Le mot désertion prend alors un sens plus large. Il ne désigne pas seulement le départ vers un front lointain. Il dit le retrait progressif d’un monde qui offre peu d’amplitude. Quitter la Normandie, c’est peut-être d’abord quitter une forme de vie étroite. Chercher une intensité ailleurs. Non par romantisme. Par saturation.

C’est un roman exigeant, pour son refus du confort narratif. Pas de héros, pas de condamnation, pas d’exaltation. Une observation obstinée. Bégaudeau écrit comme un critique qui aurait décidé d’appliquer à la fiction la rigueur de l’analyse.

Un texte qui fait confiance au lecteur et la lectrice pour percevoir le diagnostic.

Désertion est un livre spectaculaire car il ne cherche pas à l’être. Il cherche à comprendre comment une société fabrique des subjectivités capables, un jour, de se retirer d’elle.

Et cette compréhension, froide en apparence, brûle plus longtemps qu’un roman à effets.

Je suis conquise par le livre comme par l’auteur.

Un roman à la fois exigeant, stimulant et accessible à mettre dans toutes les mains.

L’Imparfait /bStock – collection Ma nuit au musée, dirigée par Alina Gurdiel / Éric Reinhardt

J’ai rencontré Éric Reinhardt au Zimmer pour parler de son récent livre dans la splendide collection Ma nuit au musée, dirigée par Alina Gurdiel, qui, à chaque parution, confie à un écrivain une nuit et un musée, un lieu, une œuvre – et lui demande non pas de commenter, mais créer .

Dans L’Imparfait, Reinhardt choisit la Galleria Borghese, à Rome, et plus précisément l’Hermaphrodite endormi. Une sculpture couchée, offerte, presque indifférente à notre regard. Un corps double. Masculin, féminin. Ni l’un ni l’autre. Les deux à la fois. Et déjà, tout vacille.

Ce livre n’est pas une méditation esthétique. C’est une déflagration lente.

Face à cette figure ambiguë, Reinhardt ne décrit pas, il interroge. Il interroge le regard – le sien, le nôtre. Pourquoi avons-nous besoin de classer ? De séparer ? De nommer ? Pourquoi l’ambiguïté nous fascine-t-elle autant qu’elle nous inquiète ? L’Hermaphrodite n’est pas une curiosité antique. Il devient le révélateur d’une époque qui tente, maladroitement, de penser la fluidité des identités.

Reinhardt tisse deux fils. La nuit au musée, d’abord – solitude, errance, observation minutieuse. Puis une histoire contemporaine, celle de Gloria et Bruno, deux êtres qui cherchent à aimer hors des cadres attendus. Ce double mouvement donne au livre une densité singulière. L’art n’est pas un refuge. Il est un miroir tendu à nos contradictions les plus intimes.

Ce qui m’intéresse chez Eric Reinhardt, c’est cette manière de ne jamais simplifier. Il ne transforme pas l’Hermaphrodite en symbole facile. Il accepte le trouble. Il le laisse travailler la phrase. L’écriture épouse cette tension : précise, analytique, puis soudain traversée d’une douceur inattendue. Une fragilité qui affleure.

On retrouve l’auteur de L’Amour et les forêts – attentif aux rapports de domination, aux silences, aux humiliations invisibles. Mais ici, la question n’est plus seulement sociale ou conjugale. Elle est ontologique. Qu’est-ce qu’être un corps ? Qu’est-ce qu’être assigné ? Qu’est-ce qu’aimer sans réduire l’autre ?

Le titre résonne longtemps. L’imparfait, c’est le temps de la durée, du non-achevé. Ce qui continue. Ce qui n’est pas clos. Ce qui ne coïncide pas parfaitement avec la norme. Reinhardt fait de cet inachèvement une force. Une possibilité.

Ce livre est profondément contemporain sans jamais être didactique. Il cherche à ouvrir. À créer un espace où la complexité n’est pas un problème à résoudre, mais une richesse à habiter.

Et puis il y a la poésie – discrète, presque secrète. Dans la manière dont la lumière effleure le marbre. Dans la manière dont un corps sculpté depuis des siècles peut encore nous troubler. Dans cette idée magnifique que l’art, parfois, nous apprend à accepter ce que nous sommes : imparfaits, mouvants, indéfinissables.

Très bien. Reprenons autrement.

Ce livre laisse derrière lui un déplacement et un questionnement.

Quelque chose s’est déplacé dans notre manière d’observer un corps, une œuvre, une identité.

Accepter que l’identité ne soit pas une forteresse mais un territoire mouvant.

L’« imparfait » nous rappelle que nous ne sommes jamais complètement définis, jamais totalement arrêtés.

Lire L’Imparfait, c’est consentir à comprendre que la beauté naît parfois précisément là où les contours cessent d’être nets.

Le Chat du jardinier / Albin Michel / Thomas Schlesser

Édouard Leroy et moi avons rencontré Thomas Schlesser. Quelle joie de parler de poésie, d’art et, en filigrane, de la culture pour toutes et tous. Attention, un chat va apparaître dans la vidéo. Elle porte le même nom que le si beau personnage du livre : Thalie.

Thomas Schlesser est historien de l’art, essayiste et romancier. Directeur de la Fondation Hartung-Bergman, il s’est imposé ces dernières années comme l’un des grands passeurs contemporains, capable de relier exigence intellectuelle et désir de transmission. Avec Les Yeux de Mona, il avait déjà fait entrer les chefs-d’œuvre dans le roman. Dans Le Chat du jardinier, il poursuit ce geste, convaincu que la culture n’est pas un territoire réservé, mais une respiration commune.

Ce roman commence presque à voix basse. Un jardin. Un homme qui s’y tient comme on se tient au bord de soi-même. Louis, jardinier, vit dans une forme de retrait. La maladie d’un chaton fissure ce fragile équilibre. Et puis Thalie apparaît – ancienne professeure de français, libre, obstinée, convaincue que les mots ne sont pas des reliques mais des forces actives.

Sa proposition tient en une idée désarmante : dire des poèmes aux plantes, au chat, à la terre. Les réciter comme on arrose. Les offrir au vivant. Ce qui pourrait sembler naïf devient, sous la plume de Thomas Schlesser, un geste profondément politique. Car la poésie ici n’est ni un luxe ni un ornement. Elle est une pratique. Un lien. Une manière d’habiter le monde sans se laisser écraser par lui.

Le roman avance avec une douceur déterminée. Des vers traversent le récit – non comme des citations décoratives, mais comme des présences. La transmission n’est pas théorique. Elle est incarnée. Thomas Schlesser ne sacralise pas la culture, il la remet en circulation. Il rappelle qu’elle appartient à celles et ceux qui la vivent.

Il y a du romanesque – tensions, menaces, découvertes inattendues – surnaturel. Ce qui compte, c’est que la poésie déplace le regard. Elle réouvre ce qui s’était fermé.

Dans une époque saturée de vitesse et de sarcasme, Le Chat du jardinier choisit la gravité sans lourdeur, la lumière sans mièvrerie. Il fait le pari d’une culture partagée, sensible, offerte. Refermer ce livre, c’est avoir envie de réapprendre un poème par cœur – non pour briller, mais pour tenir.

Un livre magnifique.

La Guerre des os / Denoël / Benjamin Hoffmann

J’ai rencontré Benjamin Hoffmann au Zimmer à Paris, lors de sa tournée pour le lancement du livre en France.

Mais quelle est cette guerre qu’il raconte dans les pages de son histoire ?

Deux hommes penchés sur des os vieux de cent cinquante millions d’années. Deux hommes persuadés que l’éternité leur tend les bras. Et au milieu, l’Amérique, encore jeune, toujours brutale, qui s’invente un passé en creusant la terre.

Dans ce roman, Benjamin Hoffmann s’empare d’un épisode aussi spectaculaire que méconnu : la rivalité historique entre Marsh et Cope, les deux paléontologues lancés à la poursuite des dinosaures dans l’Ouest américain. Une querelle scientifique devenue tragédie d’ego. Une compétition si féroce qu’elle en vint à ressembler à une ruée vers l’or, avec ses espions, ses trahisons, ses manœuvres de couloir et ses expéditions sabotées.

Ce que le livre raconte, au fond, ce n’est pas seulement une page de l’histoire des sciences. C’est la naissance d’un mythe. Le mythe d’un pays qui veut tout nommer, tout posséder, tout classer. Le mythe d’une science qui se rêve pure mais se nourrit d’ambition et de désir de reconnaissance. Chez Benjamin Hoffmann, la paléontologie n’est jamais abstraite c’est une passion qui devient obsession aux regards fiévreux.

La force du récit tient à ce décalage vertigineux. Les os sont immobiles, patients, indifférents. Les hommes, eux, s’agitent. Ils brûlent. Ils se déchirent pour inscrire leur nom à côté de celui d’une créature disparue depuis des millions d’années. Que vaut la gloire humaine face au temps géologique ?

Les figures historiques qui traversent le roman élargissent le cadre sans le diluer. La conquête de l’Ouest et la conquête du passé se répondent. Extraire un fossile devient un geste politique autant que scientifique.

L’auteur ne transforme pas ses savants en monstres. Il explore leurs failles, leurs fragilités, leur besoin presque enfantin d’être reconnus. Il montre comment l’admiration peut se muer en haine, comment l’émulation devient obsession. La rivalité n’est pas seulement professionnelle : elle est intime.

En creusant l’histoire des dinosaures, le roman met à nu quelque chose de très humain : notre incapacité à accepter de vivre dans l’ombre d’un autre. Nous voulons laisser une trace. Nommer, classer, posséder. Comme si donner un nom à un os pouvait nous sauver de l’oubli.

Et peut-être que la véritable guerre n’est pas celle des fossiles. Elle est celle que nous menons contre le temps.

Et c’est là que le roman déborde son XIXᵉ siècle. Car cette Amérique qui s’invente un récit héroïque en accumulant les trophées, en médiatisant ses exploits, en transformant la science en spectacle, n’est pas si éloignée de celle que nous observons aujourd’hui. La compétition permanente, la mise en scène du succès, la bataille pour la visibilité – tout cela trouve dans cette “guerre des os” un miroir troublant. On croyait lire une querelle d’érudits ; on découvre une matrice du présent.

Lire La Guerre des os, c’est accepter d’entrer dans cette tension entre savoir et pouvoir, entre fascination et domination avec une passion qui devient obsessionnelle.

Un roman érudit, ample et incisif, qui donne à lire pour ce qu’il raconte du passé et du présent, et qui invite à regarder autrement les vitrines des musées comme les mythologies contemporaines.

Prix Hors Concours 2026, on redémarre

À partir de ce mercredi, une nouvelle page s’ouvre avec le Prix Hors Concours.

Nous vous présenterons les lauréats, leurs voix, leurs visages, leurs mots. Bientôt, un entretien complet avec Karim Kattan, lauréat de l’édition 2025 – une conversation autour de ce que la littérature déplace, dérange, éclaire.

Mercredi 25 février, première rencontre avec le jury : Clémentine Goldszal, journaliste culturelle pour Elle et pour Le Monde (M), autrice de Premiers Cris paru au Éditions du Seuil.

Une conversation autour de l’importance de l’édition indépendante et de sa participation à l’édition anniversaire du Prix – 10 ans – 

Nous irons aussi à la rencontre de la présidente de l’Académie, de l’équipe et des autres membres du jury. Derrière un prix, il y a des lectures passionnées, des débats, des choix. Parfois des désaccords féconds – la démocratie littéraire en action.

De belles surprises vous attendent.

Suivez le Prix Hors Concours sur les réseaux et partagez vos émotions, vos phrases soulignées, vos enthousiasmes autour des livres de la Bibliothèque Hors Concours.

#PrixHorsConcours #editionindependante  #KarimKattan #BibliothèqueHorsConcours 

Femmes tout au bord / Actes Sud / Clarisse Gorokhoff

J’ai rencontré Clarisse Gorokhoff au Zimmer pour parler de son livre que j’ai lu d’une traite.

Certaines histoires ne commencent pas par un choc, mais par une lettre. Une lettre envoyée à une femme qui va mourir. Une lettre presque indécente, presque déplacée, et pourtant d’une justesse foudroyante. Dans Femmes tout au bord, Clarisse Gorokhoff orchestre une correspondance qui est à la fois un fil de survie et une ligne de crête.

Anouk écrit à Faye. Faye répond. Entre elles, le cancer du pancréas, l’amour d’un fils, la mémoire trouée, et ce Nouveau-Mexique minéral où l’on peut, légalement, « mourir dignement ». Le roman s’ouvre sur cette phrase implacable – « Ce récit a été vécu. Altéré par la mémoire. Traversé par la fiction. »   Tout est là. La vérité n’est pas un bloc. C’est une matière poreuse, retravaillée par le désir, la honte, la peur.

Le dispositif pourrait sembler simple – deux voix, deux temporalités. Mais il se fissure très vite. Anouk débarque à Albuquerque après la mort de Faye. Elle s’installe dans la maison, fouille, lit, transgresse. Les albums photos, le carnet de Paul, un dossier du NYPD exhumé dans une grange. Le récit devient enquête, presque polar intime. Et surtout, il devient vertige.

Ce que Clarissa Gorokhoff capte avec une précision et une grande finesse , c’est l’instant où une vie bascule. Faye, face à l’annonce – « Vous êtes gravement malade »   – comprend que le véritable scandale n’est pas la mort, mais le couloir qui la précède. Les salles d’attente saturées de non-dits. Les regards pleins de pitié. La transformation du corps en dossier médical. La langue elle-même change : adénocarcinome, métastase, protocole. Les mots deviennent des instruments de condamnation.

Et pourtant, le livre ne se réduit jamais à un roman sur la maladie. Il explore autre chose – la part secrète des femmes, leurs amours inavoués, leurs renoncements, leurs silences. Dahlia. Wanda. Des prénoms comme des fleurs vénéneuses. Derrière la mère parfaite, la proviseure aimée, la femme de médecin, il y a un désir resté en friche. Une histoire que Faye n’a jamais su – ou osé – raconter.

Le roman est traversé par une question obsédante : que confie-t-on à une inconnue que l’on ne dirait pas à son mari ? La modernité des confidences numériques est ici disséquée avec une lucidité troublante. « On écrit à des inconnus pendant que ceux qui vous aiment rangent les médicaments »  . Cette phrase pourrait être le cœur battant du livre.

L’autrice écrit au scalpel, mais sans froideur. Il y a une sensualité constante dans les détails – un rouge à lèvres gravé « WANDA », une cheminée kiva, un chien qui aspire la douleur mieux que la morphine. Les objets sont des reliques. Ils résistent au récit officiel. Ils murmurent une autre vérité.

Ce qui me bouleverse le plus, c’est la manière dont le roman refuse toute héroïsation. Faye ne veut pas « se battre ». Elle veut choisir son tempo. Rester digne. Belle, dit Griselda. « Tu vas quitter ce monde en reine »  . La dignité ici n’est pas un slogan, c’est une lutte silencieuse contre la décomposition symbolique.

Et puis il y a Anouk. Anouk qui croit venir pour comprendre Paul, et qui découvre qu’elle est venue pour affronter sa propre béance. Le livre devient alors un roman de filiation inversée : ce n’est pas la mère qui transmet à la fille, mais la mourante qui révèle à la vivante ce qu’elle fuit.

Le titre est d’une précision terrible. Femmes tout au bord. Au bord de la mort, bien sûr. Mais aussi au bord du désir, du secret, de la vérité. Au bord de ce qu’on n’a pas vécu. Au bord de soi.

Devenir femmes d’abord.

Ce roman rappelle que la mort n’est pas seulement une fin biologique. C’est un révélateur chimique. Elle développe les images latentes. Elle fait apparaître ce qui était déjà là, tapi sous la peau. La littérature, ici, n’est pas un ornement. C’est une chambre d’écho. Un lieu où les voix qu’on n’a pas su écouter continuent de vibrer.

Et peut-être que le plus troublant, au fond, c’est cela : la certitude que les lettres envoyées à temps sont parfois les seules vérités que nous aurons osé dire.