Nous avons demandé à Guénaëlle Baily-Daujon Laure Martin Patrice Guirao
Comment habillez-vous vos personnages ?
Leurs livres : Le Jardin de Georges (Intervalles) Mes pieds nus frappent le sol (Double ponctuation) Trois noyaux d’abricot (Au vent des îles)
Dans Le Jardin de Georges, Guénaëlle Baily-Daujon part d’un geste presque anodin – celui d’un homme qui s’éloigne de la ville pour rejoindre une île – et en fait une aventure intérieure. À la fin du XIXe siècle, Georges Delaselle découvre l’île de Batz et entreprend d’y façonner un jardin contre les vents, contre le sel, contre le temps. Peu à peu, ce lieu devient une œuvre en soi, un espace de résistance fragile où se mêlent désir de beauté, solitude et obstination.
Avec Mes pieds nus frappent le sol, Laure Martin écrit au plus près du corps. Une jeune femme avance, quitte, traverse, dans un mouvement qui tient autant de la fuite que de la reconquête. Le récit épouse ce rythme heurté, presque haletant, où chaque pas semble arracher quelque chose au passé. Entre violence intime et quête de liberté, le texte cherche une langue capable de tenir debout.
Dans Trois noyaux d’abricot, Patrice Guirao tisse une histoire de mémoire et de transmission entre plusieurs rives. À partir d’un héritage familial, le roman explore les déplacements, les racines déplacées, les identités recomposées. Ce qui affleure, c’est moins une origine stable qu’un récit en mouvement, fait de fragments, de silences et de liens à réinventer.
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En collaboration avec French Press, j’ai interviewé Pierre Poligone, fondateur des Éditions 49 Pages, et Victor Dumiot, directeur de collection. Très vite, la conversation s’est déplacée vers une question simple mais rarement posée frontalement dans le monde du livre : combien de pages faut-il vraiment pour faire de la littérature ?
Les Éditions 49 Pages sont nées d’une intuition presque polémique. Dans un paysage éditorial où l’ampleur du roman semble souvent tenir lieu de gage de sérieux, la maison revendique une autre économie du texte : la brièveté. Chaque livre tient dans un format d’une quarantaine de pages. Ni fragment expérimental, ni simple nouvelle de revue : un texte autonome, construit, pensé pour être lu d’un seul mouvement.
Pierre Poligone connaît bien les débats littéraires contemporains. Avant de fonder cette maison, il animait le site critique Zone Critique et enseignait la littérature. Ce double regard – universitaire et critique – traverse le projet. L’idée n’est pas de produire des objets légers mais de réhabiliter une forme exigeante : la concentration narrative.
Le texte court a longtemps été un laboratoire de formes. De Kafka à Borges, de Walser aux moralistes français, certaines des expériences les plus radicales de la littérature tiennent dans quelques pages. La brièveté n’y est pas un appauvrissement mais une intensification. Elle oblige à écrire autrement : chaque phrase porte davantage de charge, chaque scène condense un monde.
Les premiers titres publiés explorent souvent ces moments où une existence bascule : un amour qui se fissure, un geste irréversible, une inquiétude très contemporaine soudain incarnée dans une situation précise. Le livre devient alors moins un territoire qu’un point de combustion.
Cette maison d’édition naît aussi d’une énergie collective dont témoigne le travail de Victor Dumiot et de l’équipe réunie autour de Pierre Poligone. Une petite brigade d’éditeurs, d’auteurs et de graphistes qui défend une vision artisanale du livre : publier peu, mais publier avec intensité.
Dans une époque saturée de récits, ce choix de la brièveté apparaît presque comme un geste critique. Refuser l’extension pour retrouver la tension. Rappeler que la littérature peut parfois tenir dans un espace très réduit – quelques pages seulement, mais capables d’ouvrir un véritable champ d’expérience.
Édouard Leroy et moi avons rencontré Justine Bo au Zimmer pour parler de son livre Si tu traverses les eaux.
Le roman s’ouvre dans un lieu d’attente. Un hôtel posé face à l’Atlantique, quelque part sur la côte française, au début des années 1920. On y croise des exilés venus d’Europe de l’Est qui espèrent rejoindre l’Amérique. Parmi eux, Jenine Ring, jeune femme juive originaire de Bessarabie. Elle n’est déjà plus vraiment du monde qu’elle a quitté, pas encore de celui qu’elle espère rejoindre. Toute la tension du livre se loge dans cet espace fragile.
Justine Bo n’écrit pas un roman historique au sens strict. Elle travaille plutôt la matière intime de l’Histoire. Les pogroms, la violence antisémite, les départs forcés ne sont jamais traités comme un décor dramatique. Ils apparaissent en creux, dans les souvenirs, dans les silences, dans les gestes de ceux qui attendent un bateau comme on attend une seconde naissance.
Dans cet hôtel suspendu entre deux continents, les existences se frôlent. Chacun porte son passé, ses pertes, ses espoirs plus ou moins avoués. L’autrice observe ces vies déplacées avec une grande délicatesse. Elle ne dramatise pas l’exil. Elle en montre plutôt la lenteur : l’attente administrative, les conversations nocturnes, les souvenirs qui remontent comme des nappes souterraines.
Ce qui s’impose peu à peu, c’est la précision de la langue. Justine Bo écrit avec retenue. Les phrases sont nettes, presque calmes, mais elles laissent affleurer une émotion persistante. Le roman avance par touches, comme si chaque fragment cherchait à reconstituer une mémoire fragmentée par la violence de l’Histoire.
Si tu traverses les eaux devient alors un livre sur la transformation. Traverser l’Atlantique ne signifie pas seulement changer de pays. C’est aussi accepter que quelque chose de soi demeure à jamais sur l’autre rive. Dans ce roman très maîtrisé, Justine Bo donne une forme sensible à cette expérience : celle d’une identité déplacée, recomposée, parfois incertaine, mais toujours traversée par la mémoire.
Notre découverte des jurés du Prix Hors Concours continue avec Marianne Payot.
Dans le paysage du journalisme littéraire français, certains noms incarnent une manière de lire. Pas seulement une compétence critique, mais une éthique du regard. Marianne Payot appartient à cette tradition exigeante, attentive aux textes avant tout.
Elle a travaillé aux côtés de Bernard Pivot, une expérience fondatrice. De ces années passées dans l’orbite de celui qui a façonné le goût littéraire de plusieurs générations de lecteurs et lectrices francophones, Marianne Payot a gardé une conviction simple et précieuse : la littérature ne se hiérarchise pas à partir des genres, mais à partir de l’intensité des livres.
Après cette période, elle rejoint L’Express, où elle devient, quelques années plus tard, rédactrice en chef Livres.
Aujourd’hui, elle poursuit ce travail de lecture et de transmission comme chroniqueuse à L’Express, pigiste à Lire et à Notre Temps, tout en animant sa propre newsletter, Livre-arbitre, proposée via lexpress.fr – Je vais m’y abonner immédiatement !
Son parcours dessine une trajectoire fidèle à une certaine idée du journalisme littéraire : lire beaucoup, lire librement, et transmettre.
Notre entretien est l’occasion de rappeler l’importance du Prix Hors Concours dans le paysage littéraire. Parce qu’il met en lumière des maisons indépendantes, parce qu’il défend des livres qui ne disposent pas toujours de la visibilité des grandes machines éditoriales.
C’est aussi pour moi l’occasion de découvrir que lire en étant de l’école Pivot, c’est refuser les frontières entre les genres, accueillir les livres avec curiosité, et défendre la littérature avec une ouverture d’esprit absolue.
Je me revendique volontiers de cette école.
Et la Bibliothèque du Prix Hors Concours, elle aussi, semble en porter l’esprit.
Pour cette journée internationale des droits des femmes, voici mon entretien avec Natalie David-Weill pour son livre sur Irène Cahen d’Anvers dont la vie et le destin illustrent parfaitement cette journée.
Elle a huit ans sur cette toile. Renoir la peint en 1880 les cheveux cuivrés, un ruban bleu, un regard d’une gravité étonnante pour son âge. Ce tableau, tout le monde le connaît. Jean Seberg s’y compare dans À bout de souffle. Il est reproduit sur des milliers d’affiches, de couvertures, de cartes postales. Mais la fillette ce qu’elle est devenue, ce qu’elle a traversé personne ne le sait vraiment. Elle s’appelle Irène Cahen d’Anvers. Elle vivra 91 ans. Épouse de Moïse de Camondo, le « Rothschild de l’Orient », mère de ses enfants, héritière d’une des plus grandes dynasties de la haute bourgeoisie juive parisienne Irène aurait pu n’être que ça. Une silhouette dans un cadre doré. Mais elle choisit autrement. Elle quitte. Elle aime ailleurs. Elle perd la garde de ses enfants. Et on lui fait payer ce choix toute sa vie. C’est cette injustice que Natalie David-Weill a décidé de réparer dans ce reportage littéraire publié chez Flammarion. Elle reconstruit la vie intérieure d’une femme que l’histoire de l’art avait réduite à un joli visage sur une toile. Et ce qu’elle trouve, c’est un roc. Une femme qui refuse tous les compromis que son époque impose. Qui vit pendant 2 100 jours d’Occupation dans une angoisse que le livre rend physiquement palpable pas la violence frontale des rafles, mais la cruauté de l’espoir. Parce que quand on a dîné avec ceux qui vous abandonnent, on croit jusqu’au bout que quelqu’un viendra. Son fils Nissim héros de guerre tombe en 1917 et Sa fille Béatrice mourra à Auschwitz. Natalie David-Weill sait de quoi elle parle. Sa propre famille fut spoliée par les nazis. Ce livre n’est pas seulement un acte de justice littéraire. C’est une façon de regarder en face ce que l’histoire fait aux femmes et ce qu’elle leur efface. En ce 8 mars, il n’y avait pas d’autre livre. 🎗️ Un reportage littéraire @endoudlettres avec @heloisegregoire à la caméra.
Édouard Leroy Journaliste culturel · Créateur de contenus littéraires Entretiens d’auteurs · Reportages · Critique
Pauline Peyrade vient du théâtre. Cela s’entend dans sa manière d’écrire : une attention presque physique aux gestes, aux déplacements, aux corps dans l’espace. Rien n’est décoratif. Chaque détail agit.
Après L’Âge de détruire, qui explorait la violence intime des relations familiales, Peyrade déplace ici son regard vers un territoire. Les Habitantes se déroule dans un paysage rural fait d’étangs, de bois et de chemins. Un lieu à la fois calme et fragile, comme suspendu.
Au centre du roman, une jeune femme prénommée Emily. Elle vit dans la maison de sa grand-mère avec sa chienne Loyse. Une existence simple, presque retirée, faite de promenades, de travail dans une ferme voisine, de baignades à l’étang. Une vie qui semble tenir par l’équilibre discret entre un corps et un paysage.
Mais cet équilibre se fissure. Des lettres arrivent. La maison pourrait être vendue. Le territoire qui paraissait immuable devient soudain précaire.
Ce qui rend ce livre singulier, c’est la manière dont Pauline Peyrade élargit la notion même d’« habitantes ». Les humains ne sont pas seuls. Les animaux, les insectes, les arbres, les oiseaux traversent le texte avec la même intensité narrative. Le roman compose ainsi une communauté du vivant où chaque présence compte.
Sous la douceur apparente de la langue circule pourtant une question politique : qui a le droit d’habiter un lieu ? Qui décide de sa transformation ? Qui possède vraiment la terre ?
Pauline Peyrade ne transforme pas ces interrogations en manifeste. Elle les laisse affleurer dans les gestes, dans les paysages, dans les silences.
L’autrice et moi partageons une passion pour Emily Brontë. Et ce n’est sans doute pas un hasard si le personnage porte ce prénom. Comme chez Brontë, la nature n’est jamais un décor. Elle agit. Elle enveloppe les êtres, les façonne, parfois les isole.
Les Habitantes est un roman subtil et profondément inquiet. Un livre sur l’attachement aux lieux, sur la fragilité des équilibres, sur ce que signifie vraiment habiter le monde.
Un texte qui confirme que les Éditions de Minuit restent un lieu où la littérature continue d’explorer, avec précision et audace, les formes nouvelles du roman.
Édouard Leroy et moi avons rencontré Clélia Renucci pour parler de son livre Le Chef-d’œuvre maudit. On y découvrira un Balzac trop immense pour tenir dans une statue et un Rodin précoce, expert de la force de la presse, déjà conscient que la bataille artistique se joue aussi dans les journaux.
Clélia Renucci s’empare d’un épisode réel de l’histoire de l’art devenu presque mythologique : la commande passée à Auguste Rodin pour ériger un monument à Balzac. Ce qui devait être un hommage officiel se transforme en tempête esthétique.
Car Rodin ne veut pas sculpter une figure rassurante. Il cherche autre chose : une présence, une puissance, une masse presque tellurique. Son Balzac n’est pas un portrait. C’est une apparition.
Face à lui, la Société des gens de lettres et une partie de la presse réclament un monument identifiable, conforme à l’idée qu’ils se font d’un grand écrivain. La querelle devient publique, féroce. Articles, caricatures, attaques personnelles : le roman restitue avec précision la violence médiatique qui entoure la création.
Ce qui intéresse Renucci n’est pas seulement l’anecdote historique. C’est ce moment fragile où une œuvre surgit contre les attentes de son époque. Rodin cherche une forme capable de contenir la démesure balzacienne. Mission presque impossible : comment donner un corps à une œuvre qui déborde toutes les formes ?
Le roman avance ainsi au croisement de plusieurs forces : l’ambition artistique, les rivalités du monde culturel, la puissance déjà moderne de la presse. Dans ce théâtre où chacun défend sa vision du génie, une question traverse tout le livre : que devient l’art lorsqu’il est sommé de se conformer à l’image que la société veut en donner ?
L’autrice raconte cette bataille, elle utilise les documents et remplit les blancs de fiction romanesque. Ce qui se joue ici dépasse une statue. C’est le moment où une œuvre tente d’exister malgré le regard des autres.
Et où l’on découvre qu’un chef-d’œuvre peut être maudit avant même d’avoir été compris.
J’ai rencontré Victor Dekyvère au Zimmer pour parler de son livre.
Je vous conseille d’écouter l’entretien en entier pour découvrir dans quel personnage se cache à la fois une grand-mère et un ex de l’auteur et surtout pour vous faire mieux connaître ce jeune écrivain.
Le roman s’ouvre sur une scène qui a quelque chose de désarmant dans sa simplicité : un homme de soixante-neuf ans reste assis dans sa voiture. Il regarde l’horloge avancer. Dans quelques minutes on enterre Julien, son ami d’enfance, et il n’arrive pas à sortir. Toute l’histoire est déjà là – l’amitié, le temps qui passe, la fidélité aux fantômes.
Les Années bleues est construit comme une longue remontée dans la mémoire. Élias, le narrateur, revient à Roubaix à la fin des années cinquante. Une ville industrielle, la laine, la poussière, les usines qui dessinent l’horizon social aussi sûrement que les cheminées dessinent le ciel. Dans ce paysage, trois adolescents se rencontrent : Élias, fils d’ouvrier timide et rêveur ; Julien, héritier d’une famille bourgeoise ; Benoît, fils d’architectes, curieux de tout. Trois trajectoires, trois milieux, trois façons d’habiter le monde.
Ce qui frappe d’abord, c’est la précision presque romanesque du souvenir. Dekyvère travaille la mémoire comme une matière sensible : la cour d’école, les maisons trop grandes, les repas où l’on ne sait pas quel couvert utiliser, les silences familiaux qui pèsent plus lourd que les mots. L’enfance n’est jamais idéalisée. Elle apparaît comme un territoire d’apprentissage brutal, où les différences sociales s’inscrivent dans les gestes les plus ordinaires.
La musique joue ici un rôle décisif. Élias découvre très tôt qu’elle peut devenir une échappée. Dans un monde où tout semble assigné – la classe sociale, le quartier, l’avenir – la musique ouvre une brèche. Elle permet d’imaginer une autre existence. Le roman suit ce mouvement : la musique devient langage, refuge, puis promesse d’une vie possible.
Et puis il y a Violaine. Apparition presque irréelle, silhouette de jeune fille riche, mystérieuse, provocante, qui bouleverse l’équilibre fragile du trio. Le désir, l’amitié et la rivalité se mêlent alors dans une mécanique très subtile. L’auteur montre comment une rencontre peut modifier toute une trajectoire.
Le livre est aussi un roman sur la distance entre les mondes sociaux. Chez Julien, les conversations parlent d’usines possédées, de voyages, d’éducation jésuite ; chez Élias, la maison est modeste, la mère est enfermée dans le deuil, le père dans la fatigue ouvrière. Ces deux univers coexistent dans la même ville mais ne se touchent presque jamais.
Ce qui rend ce texte particulièrement touchant, c’est sa perspective. Le narrateur raconte tout cela depuis la vieillesse. Les événements de l’adolescence sont revus avec une lucidité mélancolique. Les illusions, les jalousies, les malentendus prennent une profondeur nouvelle quand on sait ce qu’ils ont produit.
Car derrière ce roman d’apprentissage, il y a aussi une réflexion plus large sur ce qui façonne une vie. Les amitiés, les classes sociales, la musique, les rencontres – et surtout les souvenirs que l’on continue de porter bien longtemps après que tout s’est terminé.
Les Années bleues est un premier roman ample et très maîtrisé. Un livre sur l’adolescence, bien sûr, mais surtout sur ce moment étrange où l’on comprend que certaines années – celles où tout commence – ne nous quittent jamais vraiment.
J’ai rencontré Élise Lépine au Zimmer pour parler de son livre.
Encore une journaliste qui veut écrire un roman, me disais-je. Le soupçon est presque pavlovien. On imagine la fiction comme une extension d’articles, un supplément d’âme. Or ici, rien de tiède, rien d’ornemental. Lire ce premier roman a dissipé mes réserves. Chez Élise Lépine, écrire relève de la nécessité. On sent que la forme romanesque lui permet d’aller là où le journalisme s’interrompt – dans les zones troubles, les contradictions, les élans qu’aucun fait brut ne suffit à épuiser.
Je découvre aussi, au fil de notre entretien, combien elle connaît Emily Brontë et Wuthering Heights. Cette inspiration affleure dans son texte par moments.
L’histoire commence au bord de l’eau, à Casablanca, au milieu des années 1950. Une plage. Une mère. Une enfant. Et cette image précise, presque technique, des courants d’arrachement – ces forces invisibles qui n’aspirent pas vers le fond mais entraînent au large, loin du rivage, loin des certitudes. Reine vient d’apprendre la mort de Jean, l’homme qu’elle aime. Tout le roman se concentre dans cette scène inaugurale : un corps face à la mer, et une vie qui bascule.
À partir de ce point fixe, le récit déplie le passé. Non comme une énigme à résoudre, mais comme une stratification. L’enfance, les attachements, les illusions, les dépendances. Lépine inscrit son héroïne dans un XXe siècle travaillé par les fractures politiques et coloniales, sans jamais transformer l’Histoire en leçon. Elle montre comment les secousses collectives infiltrent l’intime, déplacent les fidélités, façonnent les désirs, fabriquent des silences.
Explorer le trouble moral, les failles, les conflits intérieurs constitue l’une des grandes réussites du roman. Reine n’est ni exemplaire ni condamnable. Elle est complexe. Lépine ne la juge pas. Elle la suit au plus près de ses contradictions. Cette absence de surplomb donne au livre sa densité.
Le dispositif – un présent suspendu au bord de l’eau, un passé qui revient par vagues – installe un suspense intérieur. La question n’est pas tant « que va-t-il arriver ? » que « que peut-on encore décider quand tout semble déjà joué ? ».
Ce qui m’a touchée, c’est la justesse du titre. Les courants d’arrachement ne désignent pas seulement un phénomène marin. Ils disent ce mouvement intime qui pousse à quitter une place assignée, un rôle hérité, une histoire écrite par d’autres.
Élise Lépine écrit dans une langue tendue, précise, imagée sans excès. Un premier roman qui ne cherche pas à séduire, mais à atteindre. Et qui rappelle que certaines histoires exigent la fiction pour être pleinement dites.
Parce que j’ai dit à Camille Bodent que je lirais les livres de son écrivaine modèle, parce que Marie-Esther l’a choisie pour notre Book Club #bookemissaires, j’ai lu Hors champ.
Marie-Hélène Lafon écrit comme on taille la pierre. Rien d’inutile. Rien de décoratif. Une langue droite, presque minérale. Dans Hors champ, elle resserre encore le cadre. Elle choisit l’ellipse plutôt que l’emphase, le tremblement plutôt que le fracas.
Le titre dit tout. Le hors champ, c’est ce qui ne se voit pas mais conditionne tout le reste. Ce qui agit en silence. Ce qui travaille les corps et les vies sans jamais s’exposer pleinement. Ici, les existences semblent cadrées de près, presque étouffées par la précision du regard. Et pourtant, derrière chaque geste, derrière chaque phrase brève, on sent l’immensité du passé, la violence sourde des héritages, la fidélité aux terres et aux silences.
Marie-Hélène Lafon excelle dans l’art de faire surgir le tragique sans hausser la voix. Les liens familiaux, la transmission, l’écart entre les générations, les fidélités obstinées et les déchirures minuscules composent une partition d’une grande intensité. Ce n’est jamais spectaculaire. C’est plus redoutable que cela. C’est humain, profondément.
J’ai été surprise, touchée, au détour d’une phrase retournée :
« On dit une carrière dans l’armée, personne ne dit une carrière de paysan. »
Je ne suis pas séduite par cette phrase, je suis atteinte.
Ce qui me frappe, c’est l’ironie discrète et la justesse implacable.
Les personnages ne sont ni héroïsés ni condamnés. Ils sont observés.
Le livre montre comment les vies se construisent à partir de ce qui manque, de ce qui échappe au cadre, de ce qui reste hors champ.
Je n’avais lu d’elle qu’un autre livre, Cézanne. J’y avais admiré la précision du regard, la manière d’approcher une figure sans la figer. Dans Hors champ, cette attention se déplace vers les êtres ordinaires, vers les paysages intérieurs. La même exigence. La même économie. Une écriture qui préfère la densité.
Lire Marie-Hélène Lafon, c’est accepter de ralentir.
Il me reste maintenant à lire l’œuvre complète. Impossible de faire autrement.
Dans ce roman, on trouve un frère et une sœur, mais deux façons d’habiter le monde issues de la même matrice. Deux fidélités différentes à une même origine.
Claire et Gilles. Des personnages différents de moi. Et c’est précisément cela qui m’intéresse : aller vers d’autres histoires, me laisser déplacer hors de mon propre champ d’expertise, hors de ma vision.