
Freida McFadden balaie le top 10



Dans « Sociobiographie », Didier Eribon nous livre une texte où la réflexion audacieuse et l’introspection dialoguent avec une finesse rare.
À travers un échange profond avec Geoffroy Huard, qui surprend pour le brio qu’il donne à cet entretien, Eribon explore l’intersection délicate entre l’individuel et le social, la trajectoire personnelle et les dynamiques globales. Ce livre dépasse et revisite la narration biographique ; il s’agit d’une tapisserie riche, où les influences intellectuelles se mêlent aux récits personnels.
Embrassant les pensées de Hegel à Genet, Eribon retrace le cheminement de ses idées avec une sensibilité et une rigueur érudition passionnante, jamais superflue. Ses rencontres avec les géants de la pensée contemporaine, Foucault et Bourdieu, deviennent des points d’ancrage dans cette exploration des nuances de la subjectivation, de la vieillesse, et des classes.
Bourdieu est pour moi une nécessité, il a changé ma manière de voir le monde et lire ces pages qui lui sont dédiées fait revivre ma découverte de ce grand penseur.
Dans chaque chapitre, une nouvelle dimension de la sociobiographie se révèle en un dialogue entre l’analyse théorique et le témoignage personnel. Les concepts de transfuge, d’identité et de critique psychanalytique ressurgissent sous une lumière nouvelle, revitalisées par un esprit critique incisif.

Didier Eribon compte pour moi.
Je le lis et relis souvent, c’est toujours un moment inspirant
Ses livres, en format poche, vous raviront et n’ayez pas peur de la complexité, les lire est avant tout un plaisir.
Merci à Geoffroy Huard qui transcende les limites de l’autobiographie traditionnelle pour offrir une perspective inédite sur nos luttes individuelles et collectives. C’est une œuvre poignante et nécessaire pour quiconque cherche à comprendre les complexités de l’expérience humaine.

Et si pour la rentrée on allait au théâtre ?
Chez Raymonde (Théâtre Essaïon, à Paris du 4 septembre au 30 octobre 2025) est une pièce drôle et tendre à la fois.
Dans le théâtre transformé en rade breton miniature, Jasper et Romuald tiennent la baraque — ou plutôt le zinc — et face à la perspective absurde d’une démolition pour un parking, voulu par un maire, visiblement conservateur, naît une revanche collective qui sent autant la sueur du comptoir que le parfum des reconquêtes populaires.
On croit à ces personnages parce qu’ils sont incarnés avec affection et précision.
Gigi, féministe, est une force de la nature — elle nous émerveille avec un humour tranchant et une générosité qui font basculer la scène du comique au bouleversant en un clin d’œil.
Cloarec, pianiste bègue, transforme son handicap en rythme, en un motif musical qui relance la pièce.
Grand Gwen, aspirant comédien, apporte une naïveté scénique délicieuse, et
Jasper et Romuald forment ce duo de patrons que l’on voudrait applaudir chaque soir.
La mise en scène, vive et généreuse, joue des codes du vaudeville et de la fable sociale sans jamais se départir d’une tendresse pour ses personnages. Le décor, essentiel et précis, est un véritable personnage secondaire : le zinc, les chaises tassées et la lumière chaude créent l’impression délicieuse d’être déjà installé au comptoir, verre en main, prêt à prendre parti.
Allez voir Chez Raymonde.
Une soirée idéale pour qui aime le théâtre vivant, chaleureux et profondément humain.

Il est des livres qui restent entre nos mains comme des petits exils, des territoires à la fois sauvages et intérieurs.
Une écriture qui vibre, un refus d’autocensure qui éblouit. Cette ex pensionnaire de la Villa Médicis livre un roman qui questionne notre attention, notre rapport au monde et la cassure en nous. Avec une langue à la fois brute et lyrique, elle mène le lecteur dans un voyage initiatique.
Laura Vazquez, en véritable alchimiste de la voix, mêle sans effort le tragique et le comique, le réflexif et le prosaïque. Son texte oscille, entre l’écriture intime et l’écriture politique, entre la révolte intérieure d’une fille qui refuse l’ordre imposé et le regard critique qu’elle porte sur la société tout entière. La narratrice, au fil de ses errances — d’un bar mystérieux à une maison abandonnée, d’un immeuble sectaire au sommet d’une montagne — nous entraîne dans un balancier constant, où chaque lieu devient une réflexion sur notre rapport à l’autre, à soi, à ce qui se tait et ce qui se dit.

Ce qui frappe, dans cette œuvre, c’est cette impression d’une conscience qui refuse l’autocensure, cette idée que tout ce qui pourrait faire mal, déplaire, choque, doit à tout prix être étouffé. La voix de Vazquez ouvre avec courage les fenêtres qu’on aurait voulu fermer.
L’autrice continue de nous montrer que la vraie force réside dans la capacité à rester debout, à faire entendre sa voix, malgré tout.
J’avais aimé ses ouvrages précédents et j’adore Les Forces.
À lire pour retrouver des Forces.

Une comédie politique à l’acide, où la tragédie antique se tricote en tyrannie médiatique.
Ce livre, lu aujourd’hui a un goût different, il y a Trump, il y a Giorgia Meloni que j’ai très bien connue en Italie.
Je pense souvent : “Make Orwell fiction again ” et Nerona se glisse parfaitement dans cette sensation que l’exagération finalement est la réalité.
Hélène Frappat construit ici un dispositif assez intriguant : transfigurer la mise au pouvoir d’une femme — exigeant qu’on l’appelle “le Prince” — en une série d’épisodes, où la scène publique se confond avec le plateau télé, où le politique se vend comme de l’entertainment, et où la langue du pouvoir devient une mécanique de séductions et d’oppressions. Le roman est drôle, souvent mordant, mais ce qui le rend vraiment troublant, c’est sa capacité à faire basculer la gaudriole en malaise — et le malaise en conscience.

L’art de Frappat tient moins dans la fable que dans la précision du portrait collectif : Nerona n’est pas une caricature plate, elle est l’aboutissement d’une époque qui idolâtre l’efficacité, méprise la nuance et transforme la peur en spectacle.
Ce livre fait rire pour ne pas oublier que le réel est un cas particulier du possible je vous conseille de vous divertir avec ce splendide récit.
L’avez vous déjà lu ?
Voulez-vous que je vous raconte comment était Giorgia Meloni à 16 ans ?


Je vous présente, en collaboration avec le média French Press USA un coup de cœur de cette rentrée littéraire.
Les Derniers Jours de Harry Yuan, Arbon, Au Diable Vauvert : un roman-miroir où la chute d’un home devient fable contemporaine.
Il y a, dans ce livre d’Arbon, une construction qui ressemble à un face‑à‑face mis en scène. L’île grecque est un tropisme, une cabine d’écoute où le narrateur devient récepteur d’une confession. La langue, mesurée et sonore, déroule peu à peu la trajectoire d’un homme qui a su transformer l’intuition en empire, puis l’empire en disparition. Cette économie de moyens, beaucoup suggéré, peu exhibé, donne au roman sa force discrète.
Arbon, venu d’un autre art (la musique, l’édition, l’innovation) insuffle à sa première fiction une musicalité intense : des phrases qui respirent, des silences qui pèsent, des ruptures de tempo qui placent le lecteur dans une attente délicieusement anxieuse. Le récit tient sa promesse de thriller mais la violence est la précision du récit.
Cette vrai histoire qui devient fiction brouille est prenante et ce livre passionnant, à lire pour découvrir que le réel est parfois le plus incroyable des possibles.

Certitudes, j’en ai eu, même trop, aujourd’hui ce mot me fait peur, encore plus au pluriel, alors c’est avec curiosité que j’ai voulu découvrir ce premier roman de Marie Semelin.
C’est la curiosité aussi qui m’a fait lutter contre mes certitudes.
Marie Semelin, nous convie à un itinéraire littéraire intéressant à suivre. Dès les premières pages, on est happé par l’atmosphère de ce roman, où les silences en disent parfois plus que les mots.
Le livre commence en 2023 dans ma chère bibliothèque du Centre Pompidou à Paris mais le prologue nous dit déjà que le lecteur va voyager

L’auterice, avec une plume délicate et acérée, nous plonge au cœur des contradictions humaines, là où les certitudes les plus ancrées vacillent sous le poids des réalités complexes. L’histoire se déroule entre Jérusalem et Ramallah, deux villes symboles d’un conflit qui déchire le monde depuis des décennies. Mais Marie Semelin ne livre pas un récit géopolitique. Elle s’intéresse avant tout aux individus, à leurs doutes, à leurs espoirs, à leurs rêves brisés.
Comment vivre dans la peur et l’horreur ?
Comment faire face à des blessures de l’esprit qui se rajoutent à tout le reste ?

Dans ce voyage les certitudes deviennent questionnements.
On est frappé par la justesse des portraits, par la manière dont l’autrice parvient à saisir la complexité de chaque personnage. Chacun d’eux est porteur d’une histoire, d’un vécu, d’une vérité qui lui est propre. Et c’est dans la confrontation de ces vérités singulières que le roman prend toute sa dimension. Marie Semelin nous invite à dépasser les clichés, à remettre en question nos préjugés, à écouter l’autre avec empathie, curiosité et bienveillance.
« Les certitudes » nous rappelle que l’Histoire est faite d’êtres humains, de leurs choix, de leurs erreurs, de leurs souffrances. Et que seule la compréhension mutuelle peut nous permettre de construire un avenir meilleur. Un livre essentiel, à lire absolument.

Le 4 août 2020, Beyrouth implose. De cette tragédie, Hala Moughanie tire un roman incandescent, Les Bestioles, publié aux éditions Élyzad.
L’histoire de l’après-explosion, est une plongée vertigineuse dans les méandres d’une ville blessée, d’une mémoire collective à vif.
Le narrateur, un survivant parmi tant d’autres, erre dans les ruines, hanté par le fracas de l’explosion, mais aussi par les « bestioles » qui vrombissent dans sa tête : les souvenirs d’une guerre civile fratricide, la douceur perdue d’une femme aimée, et cette conviction tenace que le Liban est victime d’un complot mondial.
Hala Moughanie manie avec une rare habileté l’art de la suggestion. La violence n’est jamais frontale, elle se tapit dans les silences, les regards fuyants, la résignation amère d’une population exsangue.

L’auteur•ice a la capacité de faire surgir la tragédie de l’intime.
Mais Les Bestioles, c’est aussi une langue. Une langue, parfois même grinçante, qui refuse toute complaisance. Hala Moughanie ausculte les plaies de Beyrouth avec une lucidité implacable, disséquant les mécanismes de la folie et interrogeant notre propre humanité.
Ce roman, loin de tout pathos larmoyant, est un cri de colère, de douleur, mais aussi d’espoir. Car malgré les ruines, malgré les « bestioles » qui rôdent, il y a toujours, dans les mots de Hala Moughanie, une étincelle de vie, une volonté farouche de croire en l’avenir. Un livre fort, bouleversant, qui nous rappelle que la littérature peut être une arme de résistance.

Une fresque d’âmes et de correspondances silencieuses
John Boyne, vous le savez peut être, est un de ces écrivains qui ne vous lâchent plus.

Il y a dans l’écriture de John Boyne cette capacité à faire vibrer l’indicible, à capter l’éphémère, à faire résonner ce que l’on croit souvent inaudible. Avec Les Éléments, il tisse une toile d’émotions, une toile de vies qui se croisent, s’entrelacent, comme autant de fragments d’humanité cherchant leur place dans un ordre invisible.
Livre qui regroupe 4 parties chacune liée à un éléments
Eau, Terre, Feu, Air se développent autour d’un personnage principal et de son traumatisme.
Une mère en cavale vers l’oubli, un jeune prodige de la balle ronde qui cherche sa voie, une chirurgienne hantée par ses cavernes de douleur et un père qui s’envole vers sa quête, avec son fils. Chacun, dans cette mosaïque, porte un fragment de cette humanité si riche, si vulnérable, que Boyne semble vouloir dévoiler sans fard, avec la sincérité d’un regard qui ne cède pas à la facilité.
Sa prose, fluide, magnétique, nous invite à une écoute attentive, comme si chaque mot était une pierre précieuse pour l’édifice. À travers ces quatre trajectoires tissées dans le même tissu du destin, il nous met face à la question fondamentale : qu’est-ce que la culpabilité ? Qu’est-ce que l’innocence ? Deux notions qui vacillent, qui s’effilochent sous la plume d’un écrivain qui ne cherche pas à juger, mais à rencontrer.

On sent cette fibre, cette empathie implacable qu’il déploie pour sonder le cœur humain. La force de Boyne, c’est aussi cette capacité à tout dire avec retenue, sans jamais tomber dans le pathos, mais en laissant l’émotion faire son chemin, comme une vague qui vient doucement lécher la plage de nos certitudes.
Une œuvre noire de vérité, lumineuse par sa sincérité.
Un chef-d’œuvre à la fois intime et universel.
C’est un roman que je vous conseille vivement de découvrir, de partager, de faire vivre autour de vous.



Le Livre de Kells est un manuscrit médiéval enluminé contenant les quatre évangiles en latin, conservé au Trinity College de Dublin. Il est considéré comme le chef-d’œuvre de l’art celtique.
Mais un autre Livre de Kells nous intéresse ici, celui de Sorj Chalandon qui vient ouvrir le bal de la rentrée littéraire, Kells est bien une référence de l’auteur à l’Evangéliaire irlandais du IXème siècle.
Sorj Chalandon dans ses romans, creuse, fouille, il explore les tréfonds de l’âme humaine avec une acuité rare. Dans « Le Livre de Kells », il nous livre une œuvre d’une intensité bouleversante, un récit qui résonne longtemps après avoir refermé le livre.
Kells, c’est avant tout une fuite. Celle d’un jeune homme qui se soustrait à l’emprise d’un père monstrueux, un homme rongé par la haine et le racisme. Paris devient alors le théâtre d’une descente aux enfers, une errance où la misère, la faim et le froid sont le lot quotidien. Mais au cœur de cette nuit noire, des lumières scintillent : des rencontres, des mains tendues, des figures engagées qui vont offrir à Kells une seconde chance.

L’auteur ne nous épargne rien des contradictions et des dérives de cette époque. Il dépeint avec une justesse implacable les illusions perdues, les désillusions amères, les espoirs brisés. « Le Livre de Kells » est un roman qui interroge la violence, l’engagement, la quête de sens dans un monde en proie aux convulsions.
Mais au-delà du témoignage historique, c’est la dimension humaine qui bouleverse. Sorj Chalandon nous offre une galerie de portraits saisissants, des personnages fragiles et attachants, en quête de rédemption. On pense à ces romans de Joseph Conrad, où l’exil et la confrontation à la barbarie révèlent la part la plus sombre et la plus lumineuse de l’être humain.
« Le Livre de Kells » est un roman puissant, une œuvre nécessaire qui nous rappelle que l’espoir peut jaillir même des ténèbres les plus noires.