Hind ou la plus belle femme du monde, Hoda Barakat, Sindbad — Actes Sud

Ada Ciganlijan, 15 septembre 2026

De la littérature libanaise paraissant en France en cette rentrée littéraire 2026, Hind ou la plus belle femme du monde, de Hoda Barakat, se détache du peloton.

Initialement paru en 2024 aux Éditions Dar Al Adab, incontournable maison beyrouthine de la littérature arabophone dont le catalogue mérite d’autres traductions, ce roman m’a plu dans sa première version. Je suis moins convaincu par sa traduction française, que je trouve surchargée et parfois à tort littérale, mais le texte demeure riche en propos et symboles et mérite véritablement d’être lu avec attention.

Hind, l’héroïne, fut une enfant à la beauté exceptionnelle, mais, parce qu’atteinte d’acromégalie, son visage et son corps se sont peu à peu déformés. Sa mère, effrayée et lâche, l’a enfermée dans un grenier.

Libérée de sa mère par la mort de celle-ci, Hind a pu lutter contre la maladie par l’intermédiaire d’opérations et de traitements épuisants. Ce suivi médical la conduit à vivre plusieurs années en France, la faisant sortir malgré elle du Liban, pays où elle revient en 2020 et qui anime ses souvenirs.

L’on pourrait s’arrêter là pour parler de ce roman, tout au plus ajouter qu’étrangement Fairouz n’y figure pas parmi les chanteurs évoqués, mais ce serait ignorer les subtilités de l’écriture de Hoda Barakat et de la littérature libanaise en général.

Ce roman n’est pas uniquement un texte sur l’acceptation alternée de luttes contre une maladie génétique qui détruit le corps de Hind, ce roman est un jeu de miroirs où Hind devient le corps incarné du Liban.

Écrire ici que le Liban est le plus beau pays du monde, qu’il a été défiguré par un mal endémique qui le ronge depuis 1857, qu’il est une utopie faite réalité contre laquelle son voisinage s’acharne depuis la proclamation de l’indépendance le 1er septembre 1920, revient à défoncer des portes ouvertes. L’on pourrait, dans le même élan, affirmer qu’il faut le crier, le hurler aux Libanais, mais les Libanais sont devenus comme les Siciliens du Guépard de Giuseppe di Lampedusa : ils n’ont plus d’autre volonté que celle d’un long sommeil et Hind cherche ce long sommeil.

Le Liban que Hind découvre en 2020, un siècle après sa proclamation d’indépendance, est pire que celui qu’elle a quitté. La régression de la qualité de vie frise la descente aux enfers et nul ne peut, cette fois, incriminer les dieux de la Guerre. Pénurie d’électricité, comptes bancaires disparus du jour au lendemain, la misère généralisée, les ordures jonchant les rues, la mendicité, la jeunesse qui dérive faute d’espoir d’un jour meilleur ; comme tout cela ne suffisait pas, l’explosion des hangars sur le port de Beyrouth ravage ce qui tenait encore. Ce cumul et la rapidité des événements dramatiques qui transforment la société libanaise tous les trois mois invitent à mourir lentement, confortant Hind dans ce désir qu’elle nous annonce dès les premières lignes du roman.

Se détacher des choses, de la vie, car après tout, peu importe sinon le temps du grand sommeil… Ce roman parle de l’acceptation de la fatalité, une acceptation sans douleur malgré la douleur, ce quelque chose paradoxal et donc libanais. La musicalité du texte est celle de « sa3at sa3at » que Sabah a chantée il y a fort longtemps et que la radio, quand il pleut sur la route qui va de Beyrouth à Saïda, diffuse pour mieux souligner le gris de l’horizon.

Vlad d’Escoubleau

Auteur/autrice

  • Vlad d'Escoubleau

    Rédacteur.
    Ancien militaire aimant la littérature qui déplace, les histoires d’hommes et de femmes ayant façonné le monde de l’art, des idées...
    L’écriture et la recherche historique font partie de sa vie.
     
    Belgrade, Venise, Tripoli, Saint-Nazaire, le monde.

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