
Sur une pelouse de l’Usce Park de Belgrade, 20 septembre 2026
Pour son cinquième roman, Jeanine Cummins a décidé de puiser une nouvelle fois dans son histoire personnelle et dans celle de sa famille1. Tout débute avec un appel téléphonique pour annoncer à Ruth que sa fille Daisy, qui s’est établie à Porto Rico deux ans auparavant, a été gravement blessée lors d’un ouragan.
Cet accident amène trois générations de femmes, qui peinent à communiquer entre elles, à se pencher sur leur passé. Daisy, qui a tenté de renouer avec ses racines portoricaines, allant jusqu’à faire un test génétique pour déterminer l’exactitude ethnique de son ascendance ; Ruth, sa mère, qui a tout fait pour gommer ses origines portoricaines, que la société blanche du Missouri trouvait infâmes, au profit de son ascendance irlandaise valorisée par son père qui menait une vie bourgeoise avec abonnement au country club local ; Rafaela, sa grand-mère maternelle, qui, illusionnée par le mythe de l’American Dream des années soixante du vingtième siècle, a enterré ses rêves pour fuir une situation défavorable en épousant un Irlando-Étasunien, qui lui nia son droit à transmettre sa culture, un homme dont elle finit par divorcer, comme Ruth l’avait pressenti, procédure qu’elle lui reprocha par la suite.
À travers des retours en arrière dans la mémoire de ces trois femmes, entre 1953 et 2023, Jeanine Cummins pose la question de la honte des origines que les autres font peser sur les émigrés. Jusqu’où la volonté de faire ses enfants des citoyens modèles et culturellement irréprochables de leur nouveau pays doit-elle inhiber l’envie de leur transmettre ses acquis culturels, et donc identitaires, de sa patrie d’origine ?
Elle brosse le tableau de la seconde génération, celle issue de l’immigration, qui porte une honte sourde de ses origines et cherche à les gommer par volonté d’assimilation et tentative d’oublier le passé douloureux des parents qui ont tout quitté et plus encore quand elle est métissée comme l’est le personnage de Ruth. Un double héritage qui fait qu’elle ne sait pas exactement à quel groupe elle appartient dans la société ségrégationniste étasunienne qui vous ramene toujours à vos origines ethniques, tout en oubliant, qu’en deux siècles et demi d’existence, les colonies d’Amérique n’ont jamais été autre chose qu’un cul-de-sac où tous les peuples se sont entremêlés. Jeanine Cummins résume cette situation en une scène terrible :
Au réfectoire, tous les jeunes Blancs prenaient leurs repas dans la salle principale, alors que les étudiants de couleur se regroupaient dans de plus petites pièces périphériques, séparées de la grande par des vitres. Les Asiatiques dans cette salle-ci, les Afro-Américains dans celle-là, les jeunes Latinos là-bas. Où qu’elle choisisse de s’asseoir, Ruth éprouvait un sentiment d’imposture, et commandait ses plats à emporter pour les manger à son bureau ou dans sa chambre.

Enfin, Jeanine Cummins présente la réalité de la troisième génération qui cherche à comprendre pourquoi elle ne se sent pas à sa place dans la société qui l’a vue naître, en s’emparant de ce qu’il y a de plus dur dans leur histoire pour se forger une identité propre, mais qui restera à jamais écartelée elle aussi entre deux mondes.
À l’heure des grandes migrations, du nationalisme étasunien, de son colonialisme, particulièrement celui que ce pays impose à Porto Rico dont les natifs sont des citoyens de seconde zone au regard de l’administration, car ils sont des autochtones, ce récit, qui n’accuse pas, pointe les paradoxes, les souffrances et les absurdités dont les Portoricains, natifs ou d’origine, sont l’objet permanent. Jeanine Cummins nous interroge : Qui sommes-nous ? Devons-nous nous définir obligatoirement par les origines ethniques et géographiques de nos lignages ?
Parle-moi de chez nous est surtout un récit à travers les yeux de trois femmes touchantes, même dans leurs choix négatifs, qui se battent pour maintenir à flot un peu de bonheur et ne pas être englouties dans la tempête de faux semblants qu’est la société étasunienne.
Vlad d’Escoubleau
Texte traduit de l’anglais étasunien par Christine Auché
528 pages
1 En 2004, elle publia A Rip in Heaven, paru chez Philippe Rey en 2022 sous le titre Une déchirure dans le ciel, traduit par Christine Auché. Cet ouvrage relate les viols de son frère et de leurs deux cousines par un groupe de quatre hommes qui les jetèrent ensuite dans le Mississippi (seul son frère a survécu).