Viser juste, pièce de théâtre d’Adèle Haenel, avec la collaboration de Gisèle Vienne, L’Arche — Collection : Des écrits pour la parole

Les Charmilles, le 19 septembre 2026

Viser juste est le texte le plus difficile à commenter parmi ceux qui m’ont été donnés à lire en cette rentrée littéraire 2026. Viser juste m’a bouleversé par la délicatesse et la pudeur de son autrice, autant qu’en raison de son sujet.

Je vais commencer par m’adresser à Adèle Haenel :

Merci, Mademoiselle. Merci d’avoir parlé et de continuer à le faire, merci de dénoncer les licences qui rendent sourd.

À travers le texte d’une pièce de théâtre, Adèle Haenel raconte comment un piège est tendu aux parents et se referme sur les enfants. Ce piège, c’est celui des pédophiles, le piège ordinaire que nul ne veut voir, chacun pensant que cela ne peut pas arriver à ses enfants parce que l’adulte à qui le parent confie son enfant a tout d’un homme ou d’une femme au-dessus de tout soupçon.

Adèle Haenel écrit :

Je consulte ce souvenir comme on descend aux archives, dans les allées des cold cases de la télé. Comme dans une enquête je fais des hypothèses, des suppositions, des reconstitutions. Je cherche à comprendre ce qui s’est passé pour que cet enfant trop sérieux, trop intense du cours de théâtre, devienne cette adolescente hagarde, déboussolée et éteinte. Comment la joie, la lumière et la créativité sont tombées comme une peau morte d’enfance après l’été 2001.

Adèle Haenel écrit, Adèle Haenel s’écrit, Adèle Haenel nous écrit, s’écrie, nous crie. Elle hurle dans le silence que l’Humanité impose à l’enfant pour ne pas être dérangée.

Les archives mémorielles d’Adèle Haenel révèlent ce que le criminel a fait. Les gestes accompagnés de mots tendres. L’Enfant a tenté de se soustraire, mais que peut faire un enfant face à un adulte criminel à qui tous les pouvoirs ont été donnés ?

Tout au long du texte, Adèle Haenel se fait « actrice enquêtrice ». Elle constate :

[…] comme c’est facile, FA-CILE de manipuler un enfant.

Les faits le prouvent, le criminel use d’arguments imparables :

VOI-LÀ, ma puce, tu es embauchée sur le film. Autant dire que c’est un cadeau immense qu’on te fait là, alors à partir de maintenant tu as encore moins le droit de décevoir les espoirs qu’on a placés en toi. Après tout ce que j’ai fait pour toi ? Ne me dis pas que j’ai eu tort de te faire confiance ?

Il faut cet argument pour rouler au passage les parents, pour leur faire accepter ce qu’ils auraient dû refuser pour leur enfant, car le film du criminel est un film narrant l’inceste entre deux enfants, sujet évocable, peut-être, mais que le criminel a poussé à mettre en image intégralement. Et pour cela, Adèle Haenel a dû soumettre son corps d’adolescente à un traitement esthétique visant à la faire paraître plus jeune qu’elle ne l’était alors.

Constat du lecteur : quand les faits sont sur le papier, ils vous font hurler ; mais avant ? À l’instant du déroulement, pourquoi personne n’a hurlé ? la réponse saute à l’esprit comme une évidence que nul ne veut voir : Parce que la société est ainsi ; l’autre est un objet dont il dispose quand il a du pouvoir et nul ne conteste cela.

Cette vérité, la Vérité, Adèle Haenel la démontre en exposant les faits à tous les niveaux, dans tous ses communs.

Et puis :

[…] personne ne demande jamais rien, ni à la maison ni nulle part. Avec une prétendue grande pudeur, tout le monde détourne le regard, feignant de ne pas comprendre ce qui se passe dans cet appartement.

Les faits sont exposés, racontés. Adèle Haenel parle ensuite de l’Adolescente écrasée par le secret, celle qui doit devenir la Femme prolongeant l’Enfant. La Femme qui doit apprendre à se construire sur les ruines avec, face à elle, cette Humanité qui ne s’insurge que pour la forme et s’abstient d’agir pour ne pas nuire à sa tranquillité.

Ce texte, j’espère qu’un jour il sera donné à lire dans les établissements scolaires, afin d’aider les victimes à parler, à guérir, à leur apprendre qu’elles peuvent être un jour des figures de résistance et de résilience aux armures étincelantes, telles qu’Adèle Haenel.

Auteur/autrice

  • Vlad d'Escoubleau

    Rédacteur.
    Ancien militaire aimant la littérature qui déplace, les histoires d’hommes et de femmes ayant façonné le monde de l’art, des idées...
    L’écriture et la recherche historique font partie de sa vie.
     
    Belgrade, Venise, Tripoli, Saint-Nazaire, le monde.

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