Tout ce que je dois à Anna Madrigal

Comment Armistead Maupin a façonné ma vie

À San Francisco, il existe une rue qui n’existe pas.

Elle s’appelle Barbary Lane. On peut chercher sur une carte : rien. On peut, cependant, monter jusqu’à Macondray Lane, sur Russian Hill, emprunter ses escaliers en bois, longer ses jardins et décider que c’est là. Armistead Maupin s’en est inspiré pour imaginer le 28 Barbary Lane, le cœur des Chroniques de San Francisco.

La première fois que je suis allé à San Francisco, en 2007, j’avais un plan de la ville et des gommettes.

À chaque lieu cité dans les Chroniques que je retrouvais, je collais une gommette sur le plan. Le Buena Vista, Le Top of the Mark, Aquatic Park, le Safeway de la Marina, l’End Up, Perry’s, le Castro, le Twin Peaks… Je voulais savoir ce qui existait encore, ce qui avait disparu, ce que Maupin avait déplacé ou inventé.

Je ne visitais pas San Francisco, je basculais de la carte au territoire.

Et puis il se passait quelque chose d’assez troublant : les rues que j’avais lues à Paris se retrouvaient sous mes pieds. Je traversais littéralement la page.

Tout avait commencé trois ans plus tôt.

Vers 2004, je fais mes études de sexologie. J’aime ce que j’apprends, mais quelque chose me frustre profondément : l’enseignement reste très hétéronormatif. Les personnes LGBT+ sont presque absentes. Il y a quelques exceptions (je me souviens notamment d’un excellent cours du sociologue Patrick Pelège) mais, globalement, mon monde est peu représenté.

Et voilà que déboule, dans mes lectures personnelles, Anna Madrigal.

Une femme trans qui règne sur une maison de San Francisco, cultive du cannabis, déclare « qu’elle n’a d’objection à rien » et rassemble autour d’elle une humanité improbable : Michael, gay, Mona, tantôt pansexuelle, tantôt asexuelle, Mary Ann, fraîchement débarquée de Cleveland, Brian, hétérosexuel, et toute une collection d’êtres qui désirent, couchent, aiment, mentent, se cherchent, se ratent… et recommencent.

Quelle révélation.

Dans mes cours, j’avais des orientations sexuelles, des identités, des pratiques. Chez Maupin, je découvrais des gens.

Des personnes avec une sexualité, mais jamais réduites à celle-ci.

Je ne suis évidemment pas devenu sexologue parce qu’Anna Madrigal cultivait de la marijuana, mais Maupin a mis très tôt des images, des fluides et de la chair là où mon enseignement me proposait surtout des catégories.

Et il a peut-être influencé ma manière de travailler bien davantage que je ne l’ai compris sur le moment.

Depuis une quinzaine d’années, mes consultations sont presque exclusivement tournées vers des personnes concernées par le VIH. Je me suis aussi formé à la santé des personnes trans. Je ne vais pas reconstruire ma biographie a posteriori en prétendant qu’Anna mène mécaniquement à la santé trans et Michael Tolliver au VIH, mais l’empreinte est là.

Chez Maupin, le sida n’arrive pas dans « un livre sur le sida ». Il entre dans la vie de personnages qui existaient avant lui. Des personnages qui continueront, envers et contre tout, à désirer, à plaisanter, à sortir, à avoir peur, à aimer, certains qui mourront, d’autres qui survivront.

En médecine aussi, il est facile de réduire quelqu’un à ce qui l’amène devant nous. Maupin m’a appris très tôt qu’une personne vivant avec le VIH est d’abord une personne qui vit. Qu’une femme trans n’est pas une transidentité, mais une femme qui, comme tout être humain, aimerait cheminer heureuse et tranquille. Que derrière une difficulté sexuelle, il y a rarement, seulement, une difficulté sexuelle.

Et surtout : on peut parler de choses difficiles sans prendre en permanence un air grave.

Cette leçon-là m’a suivi jusque dans l’écriture.

En 2014, pendant l’un de mes nombreux séjours à San Francisco, j’écris une partie de Parlez-moi d’amour. Avec le recul, je vois bien ce que ce livre devait déjà aux Chroniques. Je voulais parler de sexualité à partir des individus et non des diagnostics. Tout sauf un traité de sexologie, à une époque où cette discipline était mal connue. Écrire ou plutôt rapporter des tranches de vie liées au désir, au plaisir, à l’estime de soi, à l’identité, faire sourire et émouvoir avec la diversité des intimités, montrer que la « normalité » n’existe pas en sexualité.

Puis il y a eu, en 2025, Le cocker du sexologue.

Sous un titre qui n’annonce pas exactement Les Misérables, j’y parle pourtant de VIH, de violences sexuelles, d’excision, de consentement, de femmes migrantes, de transidentité, de solitude, de désir évanoui et de plaisir absent.

Avec, pour narrateur, un cocker « qui n’a d’objection à rien » et que j’aurais finalement pu appeler Anna.

Je crois que Maupin m’a donné cette permission : ne pas mettre une blouse blanche à chaque phrase.

Maupin n’a donc pas seulement façonné le sexologue. Il a façonné l’auteur.

Et aussi l’homme homosexuel que je suis.

Il m’a montré, à une époque où j’en avais probablement besoin sans le savoir, que nos vies peuvent être longues, joyeuses, sexuelles et engagées. Que notre corps n’est pas un temple, mais un parc d’attraction. Que des familles « logiques », choisies, se construisent quand la famille biologique est défaillante. Qu’une femme trans peut être le centre de gravité d’un monde et non son exception. Que l’arc-en-ciel est autre chose qu’un symbole militant : une manière d’habiter la vie.

San Francisco est ensuite devenue une ville réelle pour moi.

J’y suis retourné encore et encore. J’y ai écrit. J’y ai marché. J’y ai rêvé avec mon Walkman nourri de musiques seventies sur les oreilles.

Et parfois la fiction a fait de curieux détours pour revenir dans ma réalité.

J’ai rencontré Armistead Maupin plusieurs fois, à Paris et à San Francisco.

(avec Armistead Maupin et son mari Chris Turner, San Francisco, 2014)

Nous ne sommes pas devenus amis. Maupin est timide ; moi trop impressionné pour forcer le destin. Il a simplement traversé ma vie à plusieurs reprises, comme Alfred Hitchcock traversait ses films, ce qui est peut-être plus magique encore.

Son mari, le photographe Chris Turner, est lui aussi apparu dans cette étrange mise en abyme. Avec mon mari, lors d’un voyage à San Francisco, nous avons fait un shooting avec lui. Mon mari photographié par son mari, jeu de miroirs sans fin.

(avec mon mari Gaëtan Naulleau à San Francisco, 2014, photo de Chris Turner)

Quelques années plus tard, j’étais à nouveau devant son objectif, cette fois avec mon associé Edouard, pour les photos professionnelles d’une start-up de communication santé.

La start-up s’appelait… San Francisco. Évidemment.

(avec Chris Turner et mon associé Edouard Klein, San Francisco, 2016)

À ce stade, si j’avais écrit tout cela dans un roman, mon éditeur aurait pu me demander de rendre l’intrigue un peu plus vraisemblable. Mais, sans en être vraiment conscient, je vivais, au fil des jours, mes propres chroniques des Chroniques de San Francisco. Avec ma mythologie personnelle, inspirée de Michael, Mona, Brian, Mary Ann… et Anna.

Quand Twitter était encore un endroit à peu près fréquentable, je m’y appelais Doc Madrigal.

Ce n’était pas innocent. Anna n’était jamais très loin.

Pas comme une icône parfaite, mais comme quelqu’un qui crée autour d’elle un espace où les autres ont le droit d’être eux-mêmes. C’est peut-être ce qui m’a le plus touché dans les Chroniques : l’idée que l’on peut fabriquer autour de soi un petit monde qui ressemble davantage au monde dans lequel on voudrait vivre. J’espère que mes livres et mes consultations dégagent parfois ce parfum.

Armistead Maupin a façonné une partie de ma réalité : mon rapport à San Francisco, à la sexologie, à la médecine communautaire, à l’écriture.

Mais il a aussi façonné mes rêves.

Maupin ne m’a pas dit quelle vie mener. Il m’en a simplement montré quelques-unes que je n’avais pas encore imaginées. 

Dans The Night Listener (Une voix dans la nuit, magnifique roman hors des Chroniques, beaucoup plus sombre, où Maupin transforme une expérience personnelle improbable en réflexion sur le mensonge, l’identité et ce que l’écrivain fait du réel), son narrateur dit : « I’ve spent years looting my life for fiction. » (J’ai passé des années à piller ma propre vie pour en faire de la fiction.)

Piller sa propre vie pour écrire.

Puis, se comparant à une pie : « I save the shiny stuff and discard the rest. » (Je garde ce qui brille et je jette le reste.)

Il ne faut évidemment pas entendre par là que Maupin ne garderait que ce qui est joli. Ses livres sont pleins de maladie, de deuil, de peur, de solitude, de honte. Ce qui « brille », chez lui, c’est plutôt ce qui accroche le regard de l’écrivain, ce fragment de réel que l’on ramasse parce qu’on sent qu’il contient une histoire.

C’est peut-être la leçon de Maupin que je suis aujourd’hui plus que jamais.

Dans le livre que j’écris actuellement, je pille moi aussi ma propre vie, mais cette fois je vais chercher des choses que j’avais longtemps laissées au bord du chemin. Les morceaux moins présentables, qui blessent encore un peu quand on les touche.

Finalement, je ne m’éloigne peut-être pas tellement de lui.

J’ai simplement appris que, pour une pie comme pour un auteur, les éclats de verre les plus tranchants sont parfois ceux qui brillent le plus.

Auteur/autrice

  • Patrick Papazian

    Patrick Papazian est médecin sexologue, engagé depuis de nombreuses années dans la santé sexuelle, le VIH et la santé des personnes LGBT+.
    Il exerce à l’hôpital et dans plusieurs structures associatives.
    Co-fondateur et président de Sexologie sans Frontières, il développe des actions de formation en santé sexuelle en France et à l’étranger, notamment au Burundi.
    Auteur de plusieurs ouvrages, dont Parlez-moi d’amour (Éditions de l’Opportun, 2016) et Le cocker du sexologue (Éditions de l’Opportun, 2025), il intervient régulièrement dans les médias pour défendre la pluralité des sexualités et des identités.

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