
Pour lancer notre rubrique philosophie, notre rédacteur Benoît S. et moi (Cristina) avons rencontré François Bégaudeau, à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage, Du Mépris, paru chez Cause Perdue éditions. Une jeune maison d’édition indépendante dont il faut acheter tous les livres tant ils sont intéressants.
François Bégaudeau naît à Luçon, en Vendée, de parents tous deux enseignants. Il grandit à Nantes, rêve un temps de devenir footballeur, in décide de suivre des études de lettres modernes, puis passe le CAPES et l’agrégation comme ses parents avant lui. Il enseigne le français dans un collège de la banlieue parisienne. Cette salle de classe ne le quittera jamais vraiment : elle devient la matière de son quatrième roman, Entre les murs, publié en 2006 chez Verticales et récompensé par le prix France Culture-Télérama.
Deux ans plus tard, Laurent Cantet en tire un film. Bégaudeau coécrit le scénario, anime pendant un an des ateliers d’improvisation dans un collège parisien pour choisir les jeunes acteurs, et finit par jouer son propre rôle de professeur devant la caméra. Le film obtient la Palme d’or à Cannes en 2008, puis le César de la meilleure adaptation l’année suivante. Peu d’écrivains français peuvent dire avoir remporté la Palme d’or.
Avant les livres, il y avait eu la musique : chanteur et parolier du groupe punk Zabriskie Point dans les années 1990. Après Entre les murs, il y a eu presque tout le reste. Des romans, chacun comme la photo d’un aspect de la vie : la blessure de l’adolescence dans La Blessure la vraie, l’amour dans L’Amour, la guerre sociale. qui conduit à la guerre tout court, dans En guerre. Et des essais qui reviennent sans relâche sur la politique et le langage, et qui comptent aujourd’hui pour la pensée contemporaine : Deux singes ou ma vie politique, où il retrace son propre parcours politique, Histoire de ta bêtise, Notre joie, Comme une mule. Une carrière de critique aux Cahiers du cinéma. Des documentaires, des scénarios. Bégaudeau n’a jamais choisi entre les métiers, il les a tous faits en même temps, et en donnant le meilleur de lui dans chacun.
Du Mépris s’inscrit dans ce même travail politique. François Bégaudeau y démonte un mot devenu une arme à tout faire : le porte-parole du Rassemblement national dénonce le mépris des élites envers le peuple, la gauche dénonce le mépris de classe (et elle a raison elle …), chacun se pose en victime du même sentiment. Bégaudeau refuse ce confort. Il rappelle que se dire méprisé n’a jamais suffi à avoir raison, et que ce réflexe, brandi par tous les bords à la fois, finit par masquer les rapports de classe plutôt que les éclairer. C’est la continuité directe de Deux singes ou ma vie politique : une pensée de gauche qui refuse de se raconter des histoires sur elle-même.
Du Mépris poursuit ce travail. Bégaudeau s’empare d’un mot devenu presque omniprésent dans le débat politique : le « mépris ». Mépris des élites envers le peuple, mépris de classe, sentiment d’être méprisé… À force d’être revendiqué par tous, le mot risque de brouiller les rapports de domination qu’il prétend désigner. Bégaudeau refuse le confort de la posture victimaire et interroge ce que notre usage du mépris dit réellement de la lutte des classes.
Le choix de l’éditeur est lui-même politique. Habituellement publié chez Gallimard, François Bégaudeau publie ici chez Cause Perdue sans à-valoir ni droits d’auteur, mettant son capital symbolique au service d’une jeune maison indépendante.
Nous en avons parlé avec lui. Longuement. De mépris, de classe, de gauche, de langage et, forcément, de politique.