Barbe Bleue, contre-enquête, essai de Jennifer Tamas — Éditions du Seuil

J’ai rencontré Jennifer Tamas à Paris, au Zimmer, pour parler de son nouvel essai, Barbe Bleue, contre-enquête : Ce qui fait trembler les hommes, publié aux éditions du Seuil.

Nous connaissons certaines histoires si bien que nous ne nous interrogeons plus sur leur sens véritable. Barbe Bleue est de celles-ci. Huit pages seulement, trois siècles de lectures, de commentaires et de morale pour un conte dont nous avons peut-être oublié de désigner le véritable coupable.

Reprenons l’histoire : dans le conte de Charles Perrault, un homme assassine ses femmes, cache leurs cadavres et s’apprête à tuer sa dernière épouse parce qu’elle a découvert son secret. Pourtant, qu’avons-nous retenu de ce récit ? La curiosité d’une femme, son incapacité à obéir, sa faute supposée. L’assassin serait devenu secondaire. Il fallait tout de même une certaine habileté pour parvenir à ce renversement des responsabilités.

Jennifer Tamas, spécialiste de la littérature française du XVIIe siècle et enseignante à l’université Rutgers, connaît admirablement ces mécanismes. Après Au « non » des femmes, où elle proposait de relire les classiques en s’affranchissant des interprétations imposées par le regard masculin, elle poursuit son exploration des textes et nous démontre que leur transmission s’accompagne d’une acceptation silencieuse.

Son enquête est passionnante. Elle reprend le conte dans ses moindres détails, s’attarde sur les silences de Perrault, examine les symboles et fait dialoguer les versions populaires avec les écrits de conteuses longtemps négligées, ainsi qu’avec les archives judiciaires. Peu à peu se dessine une histoire autrement plus vaste, celle du mariage, des intérêts économiques, de l’autorité masculine et des violences exercées sur les femmes.

Ce qui m’a particulièrement intéressée, c’est la manière dont Jennifer Tamas change notre regard. Elle nous propose d’examiner et de neutraliser les ressorts de la peur des hommes telle qu’elle est insufflée par les contes, mais aussi la peur qu’éprouvent les hommes dans ces mêmes récits. C’est un fait, Barbe Bleue a peur, autrement pourquoi cette porte doit-elle rester fermée ? Pourquoi le désir de savoir devient-il si menaçant dès lors qu’il est émis par une femme ? Que cherche à protéger Barbe Bleue en exigeant le silence et l’obéissance ? Sa peur est-elle celle d’être contesté, dépossédé d’un pouvoir qu’il considère comme naturel au point de faire de la curiosité féminine une transgression ? Ou redoute-t-il, par trop de questions, que son passé soit découvert et de redevenir le monstre qu’il essaie de taire ?

Jennifer Tamas pousse le questionnement plus loin : le rédacteur du conte cherche-t-il à rendre morales les violences faites aux femmes ?

J’aime cette façon de questionner la littérature. Jennifer Tamas nous donne envie de retourner aux textes, de remettre en question ce que nous croyions acquis. Elle nous invite à nous méfier des interprétations transmises avec tant d’assurance qu’elles prennent la place des œuvres elles-mêmes.

En lisant Barbe Bleue, contre-enquête, j’ai pensé à toutes ces héroïnes dont nous avons appris à juger les comportements avant même de chercher à comprendre ce qui leur arrive.

Je suis sortie de cette lecture avec une conviction : il faut lire davantage de contes, apprendre à nous méfier de leurs morales, et demander des comptes aux vrais coupables.

Un essai remarquable, intelligent et nécessaire, que je vous conseille vivement.

Cristina Soler

Auteur/autrice

  • Cristina Soler

    Fondatrice et directrice du média, critique littéraire et journaliste culturelle pour la presse européenne. Elle conduit depuis plusieurs années un travail d’analyse, de médiation et de transmission autour des livres et de la création contemporaine. Elle est également productrice et corédactrice de l’émission web Fragments.

    SciencesPo, formation continue à l’ENA en communication et mécénat culturel. Ancienne élue locale et responsable politique, en Italie puis en France. Elle a longtemps cru qu’elle changerait le monde par la politique. C’est le monde politique qui a changé.

    Lire, transmettre, conseiller, proposer ce qu’elle aime : c’est ainsi qu’elle agit.

    Elle espère intéresser, faire réfléchir, donner envie d’être libres. Libres d’aimer Pratchett, Proust, Kant et les comics. D’aimer le grec ancien et la langue des Ents, le klingon ou, comme elle, le chant grégorien.

    Elle parle aussi de cinéma, de théâtre, de loisirs, de jeux. De tout ce qui traverse sa vie et de ce qu’elle peut faire aujourd’hui.

    Le livre de sa vie est Wuthering Heights.

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