
Je relis Sylvia chaque fois que je vais bien. Je le fais pour préserver mon état présent, pour nourrir l’illusion, du moins minime et inutile, que les choses sont immuables et qu’il ne pourra jamais arriver que la terre, peuplée au moins en partie d’un amour rassurant, se mette à tourner de manière soudaine et irréparable. Dans l’exemplaire qui figure parmi mes livres les plus chers, il y a des passages soulignés de différentes couleurs, plus intenses et tremblants ou plus uniformes, selon le degré d’anxiété ressenti au moment de la relecture. Je sais que je ne parle pas du livre. Ni de son auteur. Je me contente de citer une phrase, la première que j’ai soulignée : « Je voulais faire quelque chose. Je ne voulais pas de quelque chose à faire », dit Leonard Michaels en lisant les petites annonces du New York Times. C’est cette phrase qui, parfois la nuit, m’appelle depuis mon lit, me fait traverser le couloir, ouvrir la bibliothèque et m’oblige à la relire. Je m’arrête ici pour l’instant, mais j’y reviendrai. Maintenant, si vous le voulez bien, l’histoire :
Publié en 1992, Sylvia est un roman en grande partie autobiographique ; une petite et désolante folie à deux, dont la lecture s’accomplit vite et on le regrette. En toile de fond, le New York de la Beat Generation des années 1960, le San Remo Cafe comme lieu de rencontre à Greenwich Village1 et un oisif qui tombe amoureux. Dans l’appartement de son amie apparaît Sylvia Bloch, occupée à brosser « ses longs cheveux noirs d’Orientale ». Jusqu’ici, on dirait une comédie romantique. Mais ensuite, la spirale se resserre et le serpent saisit sa proie. Le serpent, c’est Sylvia. Non pas parce qu’elle est mauvaise. C’est son éthologie. Le texte est prenant, je me suis surpris à aimer Sylvia, à désespérer avec le narrateur, à vouloir courir avec les personnages, à vouloir boire et fumer jusqu’à l’aube, car cela fait longtemps que je ne l’ai pas fait et, en même temps, je sais qu’en ne le faisant pas je sauve la vie, précisément parce que j’ai la chance d’ignorer jusqu’à cette page de ma vie ce qu’est une Sylvia. « Je ne veux plus l’aimer. Trop difficile. Je n’y arrive pas », écrit le narrateur dans son journal qui s’intercale dans le récit avec une prose lucide, mais distordue ; limpide, mais catatonique. Dépendance affective ou femme extraordinaire et magnétique comme un gouffre ? Les journées passées à dormir sur un matelas à même le sol dans un appartement en désordre, rythmé par les va-et-vient ; les nuits blanches, les mots. Aucune complaisance de la part du narrateur, comme si son existence était totalement catalysée par Sylvia, accélérée, et réhabilitée en un sens par son inaptitude. Lui qui essaie d’être écrivain et elle qui le dévore du regard. La rencontre avec Kerouac, l’étourdissement. « J’étais malheureusement normal, j’étais normalement malheureux. » Mais à quel prix.
Beaucoup de personnes, avec lesquelles j’en ai discuté voient, dans ce chef-d’œuvre de la relation borderline, l’allégorie des stupéfiants. Aucun problème à dévoiler la fin, cela n’implique ni ne complique l’intrigue, mais le lire (et surtout le relire) est précisément comme une spirale : on n’y entre ni n’en sort. Et c’est ainsi que l’on finit par le relire environ une fois par an.
« Ce qui distingue certaines personnes, c’est la connaissance qu’elles ont de leur propre théâtre intérieur. » Inspiré par l’expérience vécue avec sa première épouse qui s’est suicidée, le texte naît comme un écrit autobiographique (certains passage sont issus du journal intime de l’auteur) pour se transformer en mémoire sous forme de récit, vertigineux et nécessaire.
Léonard Michaels (1933-2003), professeur de littérature anglaise pendant vingt-cinq ans à Berkeley, fut un auteur peu prolifique, mais de son écriture sont nés des diamants tranchants et foudroyants comme celui-ci. Je n’ai rien lu d’autre de lui, je n’en ai pas le courage. Sylvia fait suffisamment mal pour qu’on en ait assez.
(traduit de l’anglais étatsunien par Céline Leroy)
1 Le San Remo Cafe était un bar situé au 93, rue MacDougal, à l’angle de la rue Bleecker. Lieu de rencontre de la Beat Generation, il exista durant quarante-deux années et fut décrit par Jack Kerouac dans Les Souterrains . Depuis 2013, une plaque commémorative marque son emplacement.