Le mari de la comtesse de Ségur. Homme de l’ombre, génie d’Hachette, Hafid Aggoune, Éditions Reconnaissance

Eugène de Ségur, l’homme qui tenait la lanterne

Pause dans la découverte des éditeurs de la sélection du prix Hors Concours, aujourd’hui direction les éditions Reconnaissance, avec un livre qui regarde la comtesse de Ségur par le mauvais bout de la lorgnette. Ou plutôt par le bon.

Sophie, tout le monde la connaît. Les Malheurs, les Petites Filles modèles, ces volumes roses qu’on se passait de génération en génération. Son mari, en revanche, on l’a rangé au fond du placard. Quand les biographes l’évoquent, c’est pour parler d’un époux infidèle, rarement là, presque gênant. Hafid Aggoune a voulu savoir ce que cet homme aurait à dire pour sa défense. Son roman figure parmi les cinq finalistes de la 11e édition du prix.

Le livre est sorti en mars 2025 dans la collection Mythes au masculin, dont le parti pris me réjouit : donner le micro aux seconds rôles des grandes histoires et les laisser raconter leur version, à la première personne. Eugène parle donc depuis la fin de sa vie, en homme qui fait l’inventaire.

Et l’inventaire est lourd. Un père qui s’est donné la mort, une mère dont il n’a jamais pardonné les écarts, un nom illustre qu’il porte comme un manteau trop grand. La France de la Restauration ne sait pas quoi faire de lui, et il ne sait pas davantage quoi faire de lui-même. Puis vient Sophie Rostopchine, la jeune Russe qu’il épouse à vingt ans. Le couple ne trouve pas sa place dans ce monde figé, et Eugène, qui reprochait tant à sa mère ses infidélités, finit par multiplier les siennes. Tout l’enjeu du roman est de savoir comment un homme aussi égaré a pu, malgré tout, faire basculer sa lignée dans l’époque moderne.

Une bonne partie de la réponse passe par les gares. Eugène dirigeait la Compagnie des chemins de fer de l’Est à l’époque où Louis Hachette rêvait de vendre des livres aux voyageurs. Aggoune fait de lui le pont entre ces deux mondes : c’est Eugène qui encourage Sophie à écrire les contes qu’elle improvisait pour ses petits-enfants, Eugène encore qui les apporte à son ami éditeur. On lit ce livre et on se dit qu’un morceau de notre histoire de la lecture repose sur un type qu’on n’a jamais pris au sérieux.

L’auteur évite soigneusement la réhabilitation à grand fracas. Son Eugène ne devient pas un génie incompris. Il reste fautif, souvent maladroit, et il le sait. Ce qui bouge en lui au fil des pages, c’est le regard qu’il pose sur sa propre vie, jusqu’à admettre que rester dans l’ombre de Sophie n’était peut-être pas une défaite. C’est là que le livre m’a eue.

Hafid Aggoune est né à Saint-Étienne en 1973. Écrivain, artiste, collectionneur d’art numérique, il a déjà publié Les Avenirs, Quelle nuit sommes-nous ?, Rêve 78 et Anne F. Reconnaissance, de son côté, s’intéresse précisément à ces existences que l’Histoire a oubliées en route, et ce titre lui va comme un gant.

Réponse le 24 novembre à la Maison de la Poésie, à Paris. En attendant, nous avons demandé à Hafid Aggoune ce qui l’avait poussé à prêter sa plume à cet homme de l’ombre.

Auteur/autrice

  • Cristina Soler

    Fondatrice et directrice du média, critique littéraire et journaliste culturelle pour la presse européenne. Elle conduit depuis plusieurs années un travail d’analyse, de médiation et de transmission autour des livres et de la création contemporaine. Elle est également productrice et corédactrice de l’émission web Fragments.

    SciencesPo, formation continue à l’ENA en communication et mécénat culturel. Ancienne élue locale et responsable politique, en Italie puis en France. Elle a longtemps cru qu’elle changerait le monde par la politique. C’est le monde politique qui a changé.

    Lire, transmettre, conseiller, proposer ce qu’elle aime : c’est ainsi qu’elle agit.

    Elle espère intéresser, faire réfléchir, donner envie d’être libres. Libres d’aimer Pratchett, Proust, Kant et les comics. D’aimer le grec ancien et la langue des Ents, le klingon ou, comme elle, le chant grégorien.

    Elle parle aussi de cinéma, de théâtre, de loisirs, de jeux. De tout ce qui traverse sa vie et de ce qu’elle peut faire aujourd’hui.

    Le livre de sa vie est Wuthering Heights.

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