
Sur la passerelle d’embarquement pour Belgrade, 22 août 2026
Ce livre, dont la réédition a été accomplie en avril, m’est arrivé tardivement suivant les mystères propres aux services postaux français, alors que déjà ma valise était déjà dans le hall (Hello La Poste, il faut que nous parlions des vingt et un autres livres toujours pas livrés depuis juin !).
Ce retard est d’autant plus pénible que ce roman ne reparaît en français que cette année, alors qu’il a été écrit en 1971, publié pour la première fois en 1973 aux États-Unis, qu’il n’a été traduit une première fois en 1978, pour Albin Michel, sous un autre titre (Molly Mélo), et qu’il a depuis été passablement oublié en Europe francophone, alors qu’il est une référence de la littérature lesbienne et queer anglophone. Vendu à 60 000 exemplaires en 1973-74 aux États-Unis, sa seconde édition se fit en 2015 avec un succès renouvelé.
Roman d’inspiration autobiographique, il a retrouvé chez Héloïse d’Ormesson son titre original, Rubyfruit Jungle, formule volontairement non traduite désignant dans le texte original le génital féminin.
Son autrice, Rita Mae Brown a commenté en 2015 :
Si Rubyfruit Jungle vous a aidées à savoir que vous n’étiez pas seules, alors c’est bien. Si je vous ai fait rire, c’est encore mieux.
Le récit débute durant l’été 1956 en Pennsylvanie, et s’accomplit à travers les yeux de Molly, 7 ans, fillette particulièrement intelligente, vive et chahuteuse, qui adore lire et faire des bêtises en incitant ses camarades et son cousin Leroy à en faire des pires.
Molly ne sait rien de ses origines, elle a été adoptée par Carrie qui la déteste, et par Carl que l’enfant adule :
À l’école, on nous disait que le président c’était le meilleur gars du pays, mais moi je savais que c’était mon papa le meilleur, le reste du monde était pas au courant, c’est tout.
Récit d’une enfant turbulente découvrant le corps après avoir pris trop tôt conscience de l’absurdité du monde et de la bêtise des adultes. Un monde pourtant éclairé par l’amour de Molly pour son père adoptif qui fait tournoyer à sa demande à bout de bras jusqu’à ce qu’elle voie des étoiles.
Molly, c’est la petite sœur de Tom Sawyer avec un flot d’amour dans un univers esthétiquement semblable à celui décrit dans le film Crazy in Alabama.
Premier amour de Molly à 12 ans avec une camarade de classe, départ de la famille, y compris Leroy et ses parents, pour la Floride dans la foulée. Une seconde découverte sexuelle à 14 ans avec Leroy qui lui-même s’est expérimenté avec un homme de 25 ans. Molly grandi, bonne élève, refusant de devenir une femme au foyer. Elle devient l’amante de la capitaine des pom-pom-girls qui n’assume pas d’être lesbienne. Molly a 16 ans en 1961 quand Carl, le père adulé, meurt d’une crise cardiaque à 57 ans. Elle obtient une bourse, part à l’Université de Floride, s’affirme comme lesbienne, vit de nouvelles expériences, s’amourache de sa colocataire à l’université, mais leur relation est découverte et dénoncée au doyen qui envoie Molly un temps dans l’unité psychiatrique de l’hôpital universitaire. Molly devient paria et sa mère adoptive en profite pour s’en débarrasser. Molly part faire une école de cinéma à New York, 24,61 dollars en poche. Le récit devient un monde initiatique et brosse un tableau de la scène lesbienne new-yorkaise des années soixante du vingtième siècle.
Rubyfruit Jungle est loin de ce que nous infligent depuis des années les éditeurs français qui n’ont en roman queer que des histoires de lycéens qui vivent leur premier et décevant amour à la plage ou un gymnase, dans une cave de HLM ou dans une forêt sombre avec un vampire. C’est un roman saphique paru à l’époque la plus rude des combats pour les droits LGBTQ+, et qui nous fait réaliser encore une fois plus qu’un demi-siècle après sa première parution, les lesbiennes sont encore invisibilisées. Et en même temps ce roman n’est pas à destination des lesbiennes, ni même des queers, il a été écrit pour TOUS, et Rita Mae Brown a commenté dans la postface de 2015 :
Ce roman est étiqueté « roman lesbien », et donc il est rangé dans un ghetto littéraire. Dès qu’on met une étiquette sur une œuvre ou une personne, c’est toujours insultant. Le message est en réalité « Ceci ne parle pas des gens comme vous. Ça vous plaira peut-être, mais au final, le sujet central est lié aux « groupes inférieurs ».

En effet, Rubyfruit Jungle est à la portée de chacun. C’est un roman puissant, tant pour les sujets abordés, que pour son style. Il peut se lire à 15 ans comme à 115, quelle que soit votre sexualité. Cinquante-cinq ans après sa rédaction est toujours d’actualité, son écriture n’ayant pas non plus vieilli. Une écriture qui frappe juste, qui pique, qui coud le lecteur aux personnages, à l’histoire. Une écriture traduite avec finesse par Océane Guerrier, un fait qu’il est important de souligner à une époque où les autres traducteurs ne font que du mot à mot, sans nuance.
Rita Mae Brown, née en 1944, a produit avec ce roman, sorti en 1973, sa première œuvre, début d’une longue carrière littéraire répartie en soixante-six romans, dont quatre sagas. Des histoires majoritairement policières d’une qualité exceptionnelle dont on se demande pourquoi elles ne sont toujours pas traduites en français ni encore adaptées en film ou série. Mais Rita Mae Brown est une militante qui exige de ses éditeurs qu’ils soient féministes et des soutiens à la cause queer. Démarche louable pour cette grande écrivaine que les médiats ont souvent réduite à ses relations de couple avec Fannie Flagg, l’autrice de Beignets de tomates vertes, ou avec la championne de tennis Martina Navratilova. Rita Mae Brown est une force morale et un exemple. Elle est une femme qui a pris le contrôle de son destin, et qui, avec une langue belle, un cœur intelligent et juste, raconte avec simplicité et mélodie le banal comme l’extraordinaire, le merveilleux comme le terrible, en y déversant une lumière dont la lectrice et le lecteur ressortent rassérénés.
Vlad d’Escoubleau