
Page 15 : « Il n’y a aucune photo d’elle l’été 1958. »
Maintenant, Annie Ernaux a un film.
Après un livre remarquable « Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux » paru chez le Seuil et le cour métrage « Moi aussi « , Judith Godrèche passe au long métrage avec l’adaptation de Mémoire de fille, présenté au Certain Regard à Cannes. Il sort le 30 septembre, et on vous le dit sans détour : c’est l’un des films les plus justes de l’année.
Le livre semblait inadaptable. Annie Ernaux y revient sur l’été 1958, une colonie de vacances, et cette nuit avec le chef de colo où honte, désir et violence se mêlent jusqu’à devenir inextricables.
Judith Godrèche garde la double construction du récit : le présent d’une séance de dédicaces, et le souvenir de la colonie de 1958. Deux femmes pour un seul corps. Tess Barthélemy joue la jeune Annie, Valérie Dréville l’autrice d’aujourd’hui, revenue à Rouen et rattrapée par ce qu’elle croyait rangé.
Et puis il y a cette nuit. Le film parle de viol, frontalement, mais jamais la caméra ne se sert du corps de la jeune fille. Aucun voyeurisme, aucune complaisance. Judith Godrèche filme à hauteur de peau, au plus près de ce que ressent Annie, et sans jamais transformer le souvenir en réquisitoire. C’est précisément ce qui rend le film si bouleversant : on ne regarde pas une victime, on accompagne une fille de dix-sept ans qui ne comprend pas encore ce qui lui arrive. Qu’une réalisatrice devenue l’une des figures du #MeToo français signe ce regard-là, attentif et pudique à la fois, ça compte énormément.

Tess Barthélemy est une révélation. Sa mère l’a choisie, oui, mais ses essais ont été présentés anonymement à Annie Ernaux, qui les a validés. Elle porte le rôle sans jamais surjouer, et on n’oublie pas son regard en sortant de la salle.
Le montage de Guillaume Lauras fait basculer le présent dans 1958 comme un vertige, par à-coups, exactement comme la mémoire travaille chez Annie Ernaux. Quant à la musique du duo franco-américain Faux Amis, elle sait se tenir en retrait. On pourra trouver certaines scènes d’époque un peu sages, avec leurs passages obligés, ce léger corset a pourtant un mérite : par contraste, il rend les scènes intimes encore plus marquantes.

Judith Godrèche actualise le regard par touches dans son adaptation sans jamais trahir « l’obsession de l’auteurice » pour paraphraser Umberto Eco.
Après « L’Événement » d’Audrey Diwan, Lion d’or à Venise en 2021, on croyait tenir la grande adaptation d’Annie Ernaux. Mémoire de fille lui tient tête.
Un dernier détail, qui n’en est pas un. Pendant entretien, Judith Godrèche porte un tee-shirt blanc floqué « Sujet libre ». Il vient de The Simones, média indépendant et marque de vêtements engagée autour du féminisme. La phrase fait écho à la dernière réplique de l’héroïne du film, et pour chaque tee-shirt vendu, 7 € sont reversés au Planning Familial, qui fête ses 70 ans. On le trouve ici : the-simones.com/products/tee-shirt-sujet-libre-collab-judith-godreche
Allez voir le film. Et si vous le pouvez, portez le tee-shirt.