
À l’annonce de la panthéonisation de Marc Bloch, j’ai été très émue. Enfin un historien au Panthéon ! Des articles ont ainsi fleuri sur cet homme de conviction, s’attachant à ce républicain engagé, à ce fervent patriote sans une once de nationalisme, qui combattit dans les deux Guerres mondiales bien qu’à la seconde il fut homme de plus de cinquante ans, père de six enfants, au citoyen inquiet et lucide qui sut dans L’Étrange défaite analyser les mécanismes de l’échec français en 1940, à l’universitaire démis de ses fonctions à cause des lois antisémites, au résistant, enfin, qui fut assassiné le 16 juin 1944 par la Gestapo.
J’ai alors sorti de ma bibliothèque un livre écrit par Marc Bloch sous l’Occupation et publié de façon posthume par son ami et confrère Lucien Febvre. Il s’agit du Métier de l’historien, connu aussi sous le nom d’Apologie pour l’histoire, que tout étudiant en Histoire, comme je l’ai été, a lu. Cet écrit, inachevé, prend la forme d’un testament intellectuel qui commence par la question innocente que lui posa son fils Étienne en voyant son père à sa table de travail : « Papa, je voudrais que tu me dises à quoi sert l’histoire ». Dans un climat ambiant de méfiance envers la parole des universitaires où tout un chacun pense pouvoir tordre l’histoire selon ses fins, il faut relire ce texte pour appréhender ce qu’est véritablement l’histoire et faire de l’histoire.

Ainsi, si l’histoire a « sa part de poésie »1, « elle est [avant tout] un effort pour mieux connaître » qui passe par l’étude rigoureuse des sources tout en ayant conscience des limites d’un tel exercice. L’histoire est une science sociale, elle cherche donc à comprendre et non pas à expliquer objectivement comme le font les sciences exactes. En effet, comme l’écrit Bloch, « l’objet de l’histoire est par nature l’homme. Disons mieux : les hommes. Plutôt que le singulier, favorable à l’abstraction, le pluriel, qui est le mode grammatical de la relativité, convient à une science du divers. Derrière les traits sensibles du paysage, les outils ou les machines, derrière les écrits en apparence les plus glacés et les institutions en apparence les plus complètement détachées de ceux qui les ont établies, ce sont les hommes que l’histoire veut saisir. Qui n’y parvient pas ne sera jamais, au mieux, qu’un manœuvre de l’érudition. Le bon historien, lui, ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier. » Comprendre les hommes et les femmes du passé, ce n’est en aucun cas les juger : l’historien n’est pas un « juge des Enfers, chargé de distribuer aux héros morts l’éloge ou le blâme », d’où un devoir de neutralité. Bien sûr, l’objectivité absolue paraît difficilement atteignable, car les actions humaines ont leur part d’irrationalité et les êtres humains sont des sujets de l’histoire, plus que des objets. Il faut donc être soi-même un être humain pour les comprendre. C’est en ce sens que Bloch cite son maître Henri Pirenne qui lui dit lors d’une visite à Stockholm « je suis un historien. C’est pourquoi j’aime la vie », en rappelant que c’est « cette faculté d’appréhension du vivant, [qui est] voilà bien, en effet, la qualité maîtresse de l’historien. »
Cette réflexion sur l’histoire proposée par Marc Bloch a été nourrie par presque quarante ans d’étude et d’enseignement de l’histoire. Il n’a pas simplement fait de l’histoire, il l’a aussi questionnée et pensée, notamment à travers de la revue des Annales dont il fut l’un des fondateurs et qui renouvela la science historique au XXe siècle. Elle existe toujours aujourd’hui, tout comme son exigence de vérité que l’on retrouve dans l’épitaphe latine que s’est choisie Bloch « dilexit veritatem ».
Continuons donc à lire les textes de Marc Bloch. Une exposition lui est par ailleurs consacrée au Panthéon, à Paris, jusqu’en janvier 2027.
Bénédicte Heude
été 2026
1Toutes les citations sont extraites d’ « Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien », disponible dans le recueil des œuvres de Marc Bloch intitulé L’Histoire, la Guerre, la Résistance, édité par Annette Becker et Étienne Bloch dans la collection « Quarto » (Gallimard) en 2006.