Le Souffle de la forêt , Simonetta Greggio , Arthaud

J’ai rencontré Simonetta Greggio au Zimmer pour parler du Souffle de la forêt.

Le sujet pourrait intimider. Une femme de science devenue presque légendaire, une forêt primaire aux confins de l’Europe, des animaux sauvés, des loups, des lynx, des corbeaux, une vie vécue loin du confort et plus loin encore du compromis. Simonetta Greggio a l’élégance de ne rien figer. Elle ne transforme pas Simona Kossak en sainte verte ni en héroïne d’affiche. Elle lui laisse sa sauvagerie, sa solitude, sa mélancolie, son entêtement. Simona Kossak fut biologiste, zoologue, écrivaine et vécut plus de trente ans à Białowieża, dans une maison sans eau courante ni électricité. Le livre prend appui sur cette vie réelle, mais choisit la forme du « roman du réel », annoncée dès l’ouverture. 

C’est là que le texte trouve son allure propre. Il ne déroule pas une existence comme un dossier. Il avance au plus près d’une femme blessée qui a déplacé vers les bêtes, les arbres et les clairières ce que le monde humain avait saccagé en elle. L’enfance revient avec son cortège de dureté, de cruauté familiale, d’humiliations silencieuses. La forêt, dès lors, n’est pas un décor. Elle devient une autre loi, une autre respiration, peut-être la seule patrie possible. 

J’ai aimé que Simonetta Greggio ne tombe jamais dans la joliesse naturaliste. Rien ici n’est verdoyant pour faire joli. Le vivant est une épreuve, une discipline, presque une foi sans dogme. Les animaux ne sont pas convoqués pour attendrir le récit. Ils en déplacent le centre. À leur contact, Simona apprend à regarder autrement, à protéger autrement, à vivre autrement. Cette attention-là, le livre la rend très sensible, sans grands effets, sans plaidoyer appuyé. 

La prose, elle aussi, refuse la ligne trop sage. Elle procède par nappes, par retours, par trouées. On sent que Simonetta Greggio a préféré la vibration à la démonstration. Ce choix convient à son sujet. Une existence aussi indocile ne pouvait pas entrer dans une écriture bien domestiquée. Le texte garde quelque chose de fuyant, parfois d’âpre, parfois de presque visionnaire. C’est ce qui lui donne sa densité romanesque.

Au fond, Le Souffle de la forêt parle bien sûr d’une femme hors norme, mais il raconte aussi notre propre appauvrissement. Notre manière d’avoir rompu avec le vivant, de l’avoir relégué au rang de paysage, de ressource ou d’ornement. Face à cela, Simona Kossak apparaît non comme un modèle parfait, mais comme une présence qui dérange et qui oblige. Elle rappelle que protéger n’est pas une posture. C’est une manière d’être au monde, entière, coûteuse, sans théâtre.

Le livre reste pour cette raison. Pas comme une biographie bien faite. Plutôt comme une trace plus trouble, plus tenace, quelque chose entre la terre humide, la fourrure et la cendre. Une lecture habitée, qui ne cherche pas à plaire à tout prix et qui, justement pour cela, touche juste et m’a autant plu. 

Auteur/autrice

  • Cristina Soler

    Fondatrice et directrice du média, critique littéraire et journaliste culturelle pour la presse européenne. Elle conduit depuis plusieurs années un travail d’analyse, de médiation et de transmission autour des livres et de la création contemporaine. Elle est également productrice et corédactrice de l’émission web Fragments.

    SciencesPo, formation continue à l’ENA en communication et mécénat culturel. Ancienne élue locale et responsable politique, en Italie puis en France. Elle a longtemps cru qu’elle changerait le monde par la politique. C’est le monde politique qui a changé.

    Lire, transmettre, conseiller, proposer ce qu’elle aime : c’est ainsi qu’elle agit.

    Elle espère intéresser, faire réfléchir, donner envie d’être libres. Libres d’aimer Pratchett, Proust, Kant et les comics. D’aimer le grec ancien et la langue des Ents, le klingon ou, comme elle, le chant grégorien.

    Elle parle aussi de cinéma, de théâtre, de loisirs, de jeux. De tout ce qui traverse sa vie et de ce qu’elle peut faire aujourd’hui.

    Le livre de sa vie est Wuthering Heights.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *