Une dizaine de romans par an. C’est le rythme de Notabilia, collection née en 2013 aux éditions Noir sur Blanc, sous l’impulsion de Vera Michalski et de Brigitte Bouchard. Marie Desmeures en a pris la direction éditoriale le 1ᵉʳ octobre 2025. Sa première rentrée en compte trois romans. Ils sont en librairie depuis le 20 août.
Une collection qui change de main, cela ne se voit pas depuis la table du libraire, et cela ne se raconte presque jamais. Nous avons voulu filmer ce moment précis.
Nous l’avons donc reçue le 17 juillet, à une table du Zimmer, Cristina Soler et moi, deux caméras et un micro-cravate. Coïncidence que nous n’avions pas calculée : John Coltrane est mort un 17 juillet, en 1967, et le premier livre de cette rentrée s’appelle Une prière pour John Coltrane.
Il y a des questions qu’on ne pose jamais à une éditrice, parce qu’on préfère interroger celles et ceux qui signent. Ce que coûte un refus, par exemple, quand on a lu le manuscrit jusqu’au bout. Ou ce qui se produit, très concrètement, à la minute où un texte sort de la pile. Chez Actes Sud, elle expliquait que quatre manuscrits retenus sur cinq ne passaient pas par le service des manuscrits mais arrivaient directement sur le bureau des éditeurs. Autrement dit, la décision est personnelle, presque intime. De ce qui vient ensuite, elle parle « à la fois comme un accompagnement et comme un compagnonnage ». Le second mot n’est pas décoratif : quand elle a quitté Actes Sud, In Koli Jean Bofane, dont elle était l’éditrice, s’est engagé à la suivre dans la maison où elle irait, quelle qu’elle soit. Il a publié Nation cannibale chez Denoël en 2025.
Elle voulait écrire. L’édition lui paraissait un monde fermé. Elle y entre en 1997, chez Actes Sud, et y passe vingt-quatre ans : Babel de 2000 à 2019, les Lettres grecques de 2002 à 2021, la littérature française de 2006 à 2021. De ces années sortent Kamel Daoud, Goncourt du premier roman 2015, et Joseph Andras, Goncourt du premier roman 2016, prix qu’il refusera, mais aussi Aki Shimazaki, Marin Fouqué, Jean D’Amérique. Presque tous binationaux, ou n’ayant pas le français pour langue maternelle. Pour Riviera, premier roman de Mathilde Janin paru chez Actes Sud en 2013, elle raconte avoir su au bout de trois pages de prologue. Viennent ensuite Marseille et Le Bruit du monde, puis la fiction française chez Denoël en janvier 2023, et une nomination aux trophées de l’éditrice de l’année dès l’année suivante. Puis Notabilia, où elle succède à Manon Frappa. Troisième éditrice en treize ans.
Les trois livres, maintenant. Une prière pour John Coltrane, de Jérôme Schmidt, cent vingt-huit pages sur les traces de la tournée japonaise de 1966, de jazzkissa en jazzkissa, ces cafés à disques tenus par des collectionneurs et voués à fermer les uns après les autres. Rien d’humain ne m’est étranger, de Virginie Ollagnier : deux frères arrêtés en 1950 alors qu’ils tentaient de fuir la Roumanie soviétique, séparés, passés par la machine de rééducation de Pitești, et une route vers Bucarest en décembre 1989, quand Horatio quitte la Bretagne où il vivait depuis trente-sept ans. Mon corps donné pour vous, premier roman de Marouane Essadek, professeur de philosophie, qui s’ouvre à Charlottesville un matin de juin 1924 sur une jeune femme attendant un train qu’elle n’a jamais pris : Carrie Buck, stérilisée de force au terme d’un arrêt rendu par la Cour suprême des États-Unis le 2 mai 1927, jamais formellement annulé depuis.
Des lieux qu’on efface, des corps dont on décide à la place de ceux qui les habitent. Ce n’est pas un hasard de catalogue. Le premier livre publié par Noir sur Blanc, à l’automne 1987, s’appelait Proust contre la déchéance : le peintre polonais Józef Czapski y rassemblait les conférences sur Proust qu’il donnait à ses camarades officiers, prisonniers des Soviétiques, pour les aider à tenir. La maison est née pour raconter l’Europe coupée en deux. Trente-neuf ans plus tard, la ligne tient.
Reste ce que ce métier dit de celles et ceux qui l’exercent. Une éditrice ne choisit jamais tout à fait les livres qu’elle publie ; ce sont eux, parfois, qui la choisissent. Marie Desmeures a ouvert les siens devant nos caméras, et c’est assez rare pour qu’on le souligne.