La Sauvage, pièce de Jean Anouilh, et La Distinction, bande dessinée de Tiphaine Rivière

La Sauvage tragédie sociologique ?

J’ai découvert La Sauvage presque par accident, en cherchant pour mes élèves des citations sur la nature. Au détour de ces recherches, je suis tombée sur cette phrase :

« J’aurais beau tricher et fermer les yeux de toutes mes forces… Il y aura toujours un chien perdu quelque part qui m’empêchera d’être malheureuse. »

La citation semblait idéale pour enrichir le corpus proposé à mes élèves. Pourtant, une fois la pièce ouverte, j’ai compris qu’elle ne concernait pas les animaux — et c’est précisément ce malentendu initial qui m’a entraînée vers un texte dont je ne soupçonnais pas la force.

L’intrigue semble d’abord relever du conte, voire du film romantique : Thérèse, une jeune violoniste pauvre, doit épouser Florent, un pianiste riche et élégant tombé amoureux d’elle et qui entend l’arracher à son univers. S’ajoute une famille parasite, prête à exploiter la fille et le futur mari fortuné. Or, faisant preuve d’une magnanimité presque irréelle, Florent ne prend en compte que leurs sentiments, comme si les milieux et les familles respectifs ne comptaient pas :

 « Je l’emmène pour être heureux toute ma vie avec elle. » (Acte I)

Mais ce qui pourrait n’être qu’une pièce dramatique — et dont l’intensité psychologique suffirait déjà à la rendre magnifique — résonne bien au-delà de son intrigue. Thérèse ne veut pas devenir une version corrigée, policée, domestiquée d’elle-même. Éperdue d’absolu, pure jusqu’au sacrifice, Thérèse est une héroïne de la même trempe qu’Antigone : elle ne transige pas.

Le titre, La Sauvage, devient alors cruel et ambigu. Thérèse est « sauvage » parce qu’elle refuse de se laisser apprivoiser ; elle l’est aussi parce que le regard bourgeois la réduit à cette altérité qu’il conviendrait de civiliser.

Par son histoire d’amour, elle découvre ce que la sociologie de Pierre Bourdieu nomme « les mécanismes de classe ». Ses réactions d’héroïne tragique permettent de saisir la violence du déterminisme social. Florent, lui, perçoit les personnes avant les différences de classe : « Ma sœur est claire et pure comme vous. » (Acte I), ce que Thérèse soulignera plus tard comme un privilège. Malgré la bienveillance de la famille de Florent, Thérèse ne réussit pas à se soustraire à sa propre famille.. La violence de cette réalité devient alors impossible à ignorer pour Thérèse :

Florent : Mais tu ne peux pas me reprocher éternellement cet argent. Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ?
Thérèse : Oh ! Rien, Florent. Tu aurais beau le jeter tout entier au vent, par la fenêtre, en riant […] que ma peine ne s’envolerait pas avec lui… tu n’es pas seulement riche d’argent, comprends-le, tu es riche aussi de ta maison de petit garçon, de ta longue tranquillité et de celle de tes grands-pères… tu es riche de ta joie de vivre qui n’a jamais eu à attaquer ni à se défendre. […] Vous ne savez rien, vous autres, vous avez ce privilège de ne rien savoir. Ah ! Je me sens grosse ce soir de toute la peine qui a dû serrer, depuis toujours, le cœur des pauvres quand ils se sont aperçus que les gens heureux ne savaient rien, qu’il n’y avait pas d’espoir qu’un jour ils sachent !

(Acte II)

La Distinction, un écho sociologique moderne :

C’est également ce que permet de saisir la relecture graphique de La Distinction, une bande dessinée de Tiphaine Rivière, « librement inspirée du livre de Pierre Bourdieu », notamment lorsque des élèves découvrent les théories de Bourdieu. Trois procédés mettent en évidence la violence des différences de classe dans son œuvre graphique : la personnification des théories de Bourdieu à travers l’enseignant, les élèves et leurs familles, les extraits de vie de personnages issus de milieux différents, enfin, la place donnée aux théories de Bourdieu, disposées de manière à éclairer ce qui est vécu par les personnages.

Au début du deuxième tiers de la bande dessinée, différents personnages assistent à la même pièce. Leurs avis se succèdent, et c’est ce contraste qui fait surgir la théorie bourdieusienne : « J’ai trouvé ça génial. Ça fait tellement de bien de voir ça. », « J’écris au Figaro. C’est la deuxième fois que je leur fais confiance et qu’ils m’envoient au casse-pipe, voir des spectacles dont la prétention n’a d’égale que la platitude. » L’enseignant de SES explique alors à ses élèves la notion d’habitus.

Tout au long de La Distinction, les élèves observent leur propre famille à la lumière de leurs enseignements et cette confrontation s’avère violente pour chacun. Ainsi, Élodie analyse ses parents devant son père. Celui-ci lui demande de ne pas lire les extraits devant sa mère, afin de lui éviter de la peine. Pourtant, Élodie partage les théories de Bourdieu sur les petits-bourgeois, qui semblent décrire sa propre famille. Sa mère finit par exploser : « Tes petites réflexions de madame je-sais-tout, j’en ai par-dessus la tête !!!! »

La douleur, qui affleure dans les constats des élèves chez Tiphaine Rivière et qui hurle dans les paroles de Thérèse chez Anouilh, est à la fois le reflet et le moyen le plus efficace de comprendre ce qui se joue socialement dans les inégalités. Ces deux ouvrages bouleversent profondément le lecteur, tant sur le plan de la réflexion générale que sur celui de l’expérience personnelle, et l’amènent à observer sa propre vie à l’aune de ces découvertes sociologiques.

La différence entre La Sauvage et La Distinction réside dans le traitement de cette violence sociale. Thérèse peut apparaître prisonnière d’une exigence absolue de vérité et d’une forme de fatalité. Elle refuse le mensonge rassurant d’une métamorphose réussie. Lorsqu’elle préfère se perdre plutôt que se trahir, son refus semble procéder d’une essence profonde plutôt que d’une violence sociale intériorisée. La Distinction, elle, invite à interroger les structures sociales qui produisent la honte et l’exclusion. La Sauvage semble parfois enfermer son héroïne dans une nature tragique ; pourtant, la lecture de cette tragédie est profondément sociale et systémique.

La Distinction, Tiphaine Rivière, Delcourt 2023

La Sauvage, Jean Anouilh, Folio théâtre, 2008

Auteur/autrice

  • Emeline Porthé

    Enseignante de lettres modernes, formatrice, accompagnatrice d’équipe et spécialiste de la pédagogie (lutte contre le décrochage scolaire, coopération, évaluation, innovation, parole des élèves et des adultes, CPS, accessibilité universelle des apprentissages, climat scolaire, EDD, transition écologique, conduite du changement), Emeline Porthé est l’autrice de l’ouvrage Prévenir le décrochage scolaire. Agir pour la persévérance de tous les élèves, chez ESF https://esf-scienceshumaines.fr/education/518-prevenir-le-decrochage-scolaire.html et la créatrice et animatrice du podcast De septembre à juin .
    Son objectif est de favoriser le pouvoir d’agir par la compréhension et la découverte.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *