La punition Arthur Dreyfus P.O.L.

Mon Grand Coup de cœur de la rentrée littéraire !

« La Punition » qui se dévore d’un trait

Un dictaphone qui tourne en cachette pendant que le père hurle sa haine. Voilà comment naît ce livre, et voilà pourquoi on n’en sort pas indemne. Arthur Dreyfus avait seize ans quand son père a appris son homosexualité et l’a convoqué pour un discours qu’il n’a jamais réussi à oublier. Une minute avant, sans que personne ne s’en doute, il avait déclenché l’enregistrement. Vingt-cinq ans plus tard, il rouvre le fichier. Il retranscrit, il analyse, il va fouiller jusque dans l’enfance de cet homme pour comprendre le vide qu’il y a laissé. La Punition naît de ce geste, et c’est déjà le moment de la rencontre avec le lecteur.

L’auteur ne raconte pas un souvenir, il le déroule, inchangé.

Cette conversation avec le père sonne comme une négation, une impossibilité à exister.

Arthur Dreyfus n’en est pas à son coup d’essai.

Écrivain, scénariste et réalisateur, il a construit une œuvre qui n’a jamais reculé devant le corps, le désir ou la honte. On se souvient de Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, de La Troisième Main, en cours d’adaptation pour le cinéma. Cette fois, chez P.O.L, il prend le temps. Le livre compte 1152 pages.

Le nombre de pages, justement, on l’oublie très vite. Ce qui frappe d’abord, c’est qu’Arthur Dreyfus refuse de tenir un seul livre entre ses mains. Il y en a plusieurs empilés dans celui-là. Il y a le récit d’une chute, frontal, sans filtre, fait de rencontres Grinder enchaînées comme des anesthésies, une façon de recouvrir une blessure ancienne en s’en infligeant de nouvelles, plus supportables parce que choisies. Puis, page après page, quelque chose se déplace. La chute cède la place à un travail de compréhension, de soi d’abord, du monde ensuite, et le livre change de rythme sans qu’on s’en aperçoive vraiment sur le moment. On tourne les pages plus vite qu’on ne le pense pour un texte aussi ample.

Il y a aussi, et c’est ce qui m’a le plus atteinte, ce que Dreyfus dit du chemsex, sujet que la littérature française préfère généralement éviter ou simplement juger. Ce sujet-là ne m’est pas étranger. Il porte le nom d’un ami, Laurent, emporté à cause de ça, et lire ces pages, c’est retrouver une douleur qu’on croyait avoir rangée quelque part. Un livre qui touche juste ne prévient jamais avant de vous atteindre.

On referme La Punition avec l’impression d’avoir traversé quelque chose de plus grand qu’une lecture. On ne le recommande pas à la légère, on le recommande quand même, parce qu’il fait ce que peu de livres osent faire : regarder une blessure en face jusqu’à ce qu’elle arrête de faire aussi mal.

Cristina Soler 

Directrice de la publication.

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