
J’ai rencontré David Gauthier à Paris, au Zimmer, pour parler de son nouveau roman, Adieu les monstres, publié aux éditions Cairn. J’ai découvert son écriture avec Corvidés, son précédent livre, et j’en avais gardé le souvenir d’un auteur qui sait faire surgir l’inquiétude derrière les apparences les plus ordinaires sans jamais céder à la facilité. J’étais donc particulièrement curieuse de retrouver sa voix singulière, sa capacité à explorer les zones les plus obscures de l’âme humaine et à faire du roman noir un véritable territoire littéraire.
Avec Adieu les monstres, David Gauthier poursuit cette exploration, mais déplace encore les frontières. Il nous entraîne dans la conscience d’un meurtrier, Thomas Delage, journaliste spécialisé dans les faits divers, qui participe à la médiatisation des crimes qu’il a commis en écrivant à leur propos dans la presse. Il observe la fascination collective pour les faits divers.
Le choix de la première personne rend la lecture troublante. Nous sommes enfermés dans les pensées de Thomas, confrontés à ses raisonnements, à ses contradictions, à cette manière qu’il a de raconter sa propre histoire. Le lecteur sait de quoi cet homme est capable, mais il continue à l’écouter. Une situation vertigineuse, presque obscène, tant elle nous place au plus près de celui que nous devrions condamner. Cela soulève une question que nous devrions peut-être nous poser plus souvent : que cherchons-nous lorsque nous lisons le récit d’un crime ? A comprendre la violence ou à satisfaire notre curiosité pour ce qu’elle a de plus spectaculaire ?
Dans ce roman, la place accordée à la mémoire m’a particulièrement intéressée : Thomas porte en lui les traces d’une adolescence marquée par le harcèlement et les humiliations. A cela s’ajoutent les silences familiaux, les souvenirs qui se dérobent et cette difficulté à reconstituer sa propre histoire. Peu à peu, ce qui semblait enfoui refait surface et modifie notre perception du personnage. David Gauthier explore ces failles sans jamais chercher à transformer la souffrance en circonstance atténuante. Comprendre ce qui a façonné un homme ne signifie pas lui pardonner ce qu’il est devenu. Cette distinction me semble essentielle, et c’est précisément là que le livre trouve une profondeur qui dépasse le simple récit criminel.
David Gauthier sait ménager les révélations, faire évoluer notre regard sans jamais perdre le fil de son intrigue. Ce qui compte davantage que la résolution de l’énigme, c’est le cheminement intérieur auquel il nous convie et cette capacité à nous faire douter de ce que nous pensions avoir compris. Adieu les monstres est l’un de ses romans qui nous enseignent beaucoup sur notre société. Il parle de nos peurs, de nos violences, de ce que nous choisissons de regarder et de ce que nous préférons ignorer. Il nous rappelle surtout que l’être humain ne se résume pas à une seule vérité. David Gauthier ne nous demande pas d’aimer Thomas Delage, encore moins de l’absoudre. Il nous demande de le regarder, de l’écouter, de supporter pendant quelques centaines de pages cette proximité dérangeante avec un homme dont les actes nous révoltent.
J’avais aimé Corvidés pour son atmosphère, ses personnages et sa technique pour faire affleurer les secrets derrière une apparente tranquillité. Avec Adieu les monstres, je retrouve ce qui m’avait donné envie de suivre David Gauthier, mais je découvre aussi une écriture qui ose s’aventurer plus loin dans la complexité psychologique.
David Gauthier possède cette qualité que je recherche chez un écrivain : il fait confiance à l’intelligence de ses lecteurices et leur laisse la liberté de penser, de douter, et parfois même de ne pas être d’accord avec lui.