La faute du Boréal… et de Grasset

Belgrade, le 21 octobre 2026

L’annonce des Éditions du Boréal, concernant l’auteur de C’était ça ou mourir, m’indigne. Des lâches et des hypocrites, j’en croise plusieurs fois par jour dans le milieu de l’édition, mais là, c’est au-delà de l’acceptable. Thélyson Orélien s’est rendu indéfendable, mais ses éditeurs méritent eux aussi de se trouver sur le banc des accusés.

Replaçons les éléments dans leur contexte : la rentrée littéraire 2026 a été, de l’avis général des critiques, « une cuvée médiocre ». Elle restera dans les mémoires comme celle du « scandale Thélyson Orélien » dont le roman, C’était ça ou mourir, était le livre le plus poussé par les médias financés par la publicité des éditeurs ou liés à des groupes d’édition et de diffusion.

A l’Horizon & l’Infini, média littéraire indépendant, aucun des membres de la rédaction n’a eu le désir de consacrer un article à C’était ça ou mourir, car le roman ne nous a pas interpellés, et pourtant nous avons tous des goûts différents.

Comme critique : j’ai trouvé ce roman banal, tant au niveau de l’histoire que de l’écriture. Comme prête-plume et correcteur : j’y ai vu deux mains intervenues pour remettre en forme plusieurs chapitres, ainsi que l’emploi d’une IA pour aider à la structuration et à l’amélioration du vocabulaire. Qui a employé l’IA ? L’auteur ? L’un de ses relecteurs ? Mystère ! Mais les éditions du Boréal, qui sont à l’origine de sa publication, se sont forcément aperçues à la réception du tapuscrit qu’il y a des ruptures de style. Si personne dans cette maison ne l’a constaté, il faut licencier du personnel ou fermer l’entreprise. Je désigne le Boréal, mais je désigne aussi Grasset qui a signé un contrat pour diffuser ce roman en Europe, comme elle en signe beaucoup. Dans le cas présent, Grasset peut, tout au plus, se justifier d’un empressement au milieu de sa déconfiture. Les éditeurs parisiens se sont en effet empressés d’enchérir pour l’acquisition des droits du roman qui, il l’a prouvé en dépit du scandale, avait tout du succès commercial. L’édition est une industrie : elle vend du papier comme les vendeurs d’eau de source vendent des bouteilles en plastique. Un succès littéraire ne passera peut-être pas à la postérité, mais il permettra de financer l’édition d’autres textes qui survivront et seront reconnus à leur juste valeur dans quelques années. C’est du moins ce que les maisons nous expliquent en s’affirmant vertueuses. « Chacun fait comme il veut, chacun fait comme il dit », disait Barbara…

C’était ça ou mourir est un produit commercial et l’a prouvé. Texte « dans l’air du temps », aux maladresses excusables parce que « c’est un premier roman », au style basique, donc « facile à lire », au pathos dosé sous la forme d’une énonciation de faits. Le narrateur n’a pas de profondeur, il est dans l’action comme un zombi en raison de sa situation, les personnages qu’il rencontre sont d’une seule pièce. Pas de foulure au cerveau pour le lecteur, larmichette possible pour les plus sensibles, compassion planante au-dessus garantie, car le lecteur sait que l’auteur a fui son pays comme le narrateur. Pour le Boréal, C’était ça ou mourir était le produit commercial tombant à point. La maison a beau être l’éditrice de l’académicien Dany Laferrière, elle n’a que deux mille titres dans son catalogue malgré soixante-trois années d’existence. Elle se présente comme « l’éditrice des grands auteurs québécois » ; des auteurs qui n’ont pas pour autant fait l’intégralité de leur carrière dans cette maison, surtout parmi les morts, plus nombreux que les illustres vivants. Quant aux vivants édités presque exclusivement au Boréal, ils ne sont (c’est regrettable pour certains) pas connus au-delà des limites de la Belle Province. Resteront-ils chez cet éditeur après ce scandale ? L’avenir nous le dira, mais la maison a perdu sa réputation.

A l’heure du tout informatique, les logiciels de texte usuels vous proposent depuis des décennies de vérifier votre orthographe, votre grammaire et vos conjugaisons au fil de la frappe, ces mêmes logiciels vous proposent également de modifier certains termes et formulations… Avant de blâmer celui qui abuse de l’IA, il faut admettre que nous sommes tous sous influence des machines, plus que sous celles du Bescherelle, de Larousse et du Petit Robert, ou d’un dictionnaire des synonymes en ligne ! J’insiste donc sur « abuser de l’IA », car l’IA génère ou améliore un texte suivant des algorithmes et des codes de programmation établis suivant des règles humaines. L’emploi des IA par un auteur est visible par les professionnels de l’écriture, tout comme l’intervention d’un ou plusieurs correcteurs. Or, le Boréal est une maison dont les membres du bureau sont tous des gens dans le métier depuis plusieurs décennies à l’exception d’une. Consultez les biographies de ces gens, vous constaterez que la majorité est composée d’auteurs décorés de tous les prix existants au Québec. Ce n’est pas un groupement de débutants. Leur naïveté feinte est risible, d’autant que Thélyson Orélien n’est pas un inconnu du milieu littéraire québécois. Ses plagiats de textes non francophones sont sus dans cette petite société depuis longtemps. Ce sont des affaires étouffées durant des années parce que plusieurs journaux et institutions francophones se sont laissé berner et ne peuvent assumer publiquement leurs erreurs. Dans le cadre du Canada, où seulement 20,2 % de la population est francophone, la situation est plus qu’embarrassante, mais dans les heures qui ont suivi les accusations d’usage d’IA, la presse québécoise a sorti tout ce qui était sous le tapis. Ce fut violent. Je m’attendais à ce que cette presse en profite pour faire une purge générale, mais seul Thélyson Orélien en a été l’objet. Etre né Haïtien est un tort inavoué dans ce qui fut une hallali depuis longtemps préparée. Ce n’est pas la première affaire québécoise de plagiat qui fait du bruit : en 2007, il y a eu celle de Marie-Pier Côté. Elle a débuté avec une Québécoise de 12 ans publiée pour un roman fantastique, intitulé Laura l’immortelle, aux Éditions Les Intouchables (maison depuis disparue1). L’enfant avait copié le blog d’un adulte fan de la série L’Immortelle, dérivée de la série Highlander ; le texte plagié, datant de 2001, avait pour auteur un Français : Frédéric Jeorge. L’éditeur obtint du père de la préadolescente la restitution l’avance et le remboursement de 24 469,32 dollars canadiens de frais de production du roman tiré à cinq-milles exemplaires. Frédéric Jeorge reçut 4 500 dollars canadiens à titre de compensation de la part de l’éditeur, une somme correspondant à l’avance versée à la petite Marie-Pier Côté. La vice-présidente de l’Association nationale des éditeurs de livres du Québec de l’époque, Hélène Derome, commenta que la structure d’une maison d’édition, avec comité de lecture, équipes de correction et de révision, aurait dû permettre d’éveiller les soupçons. Elle avait ajouté que « c’est le travail d’édition qu’un éditeur fait avec son auteur, qui peut lui permettre, un moment donné, d’avoir des doutes sur la qualité du travail »2. Le Boréal n’intentera pas de procès, Grasset non plus, mais, partant du principe que ce qui est bon pour l’oie est bon pour le jar, peut-on accuser le Boréal de manque de professionnalisme face à l’usage d’IA dans le cadre du roman C’était ça ou mourir ? Oui, car l’usage excessif d’une IA pour améliorer le vocabulaire et structurer le texte est visible dans ce roman, tout comme les interventions de correcteurs humains. Si les membres de cette maison avaient eu de la considération pour leur auteur, elle aurait rendu responsable un correcteur anonyme et assumée une faute interne qui serait passée comme minime. Une version « auteur » aurait été mise sur le marché, chacun y aurait cru, et l’honneur aurait été sauf. Ce scandale est d’autant plus ridicule que les éditeurs du monde entier, qui ont calibré les livres, et par force la littérature, avec des règles strictes au point de tout uniformiser, ont été forcés d’accepter que l’IA soit employée par les auteurs, autrement il ne leur resterait pas grand-chose à vendre en termes de nouveautés. Ajoutons qu’à l’égal de toutes les entreprises, les maisons d’édition utilisent les IA depuis plus de deux ans sans le dire publiquement : elles les emploient pour trier les tapuscrits reçus par courriel, produire des notes de synthèse, rédiger et envoyer des réponses de refus ou de propositions d’édition alternative à compte d’auteur.

J’ai mentionné mon observation de deux correcteurs humains intervenus sur le texte. L’un l’a probablement orienté au début de la rédaction de son roman ; j’en perçois l’influence sur les trois premiers chapitres. Ce premier correcteur est peut-être un proche lui-même écrivain ou un enseignant dans un cours d’écriture. L’autre, dont l’action se ressent profondément dans sept chapitres, est assurément le correcteur de la maison d’édition. Il faut expliquer à ceux qui ne sont pas du métier qu’un tapuscrit est toujours relu par un correcteur (ou correctrice) mandaté par la maison d’édition pour retoucher le texte. Il n’y a d’ailleurs presque plus de relecteurs professionnels dans les grosses maisons d’édition, ce qui explique le nombre de coquilles et de fautes laissées dans les textes, ainsi que des erreurs grossières dans des essais. Ces grosses maisons, par souci d’économie, emploient majoritairement pour les corrections des éditeurs qui sont en réalité des élèves d’école de commerce (de préférence celle de Lyon), embauchés pour rendre rentable l’entreprise à la demande des actionnaires. J’ai observé que leur tâche principale consiste à traiter le texte dans le logiciel de correction de français, puis à modifier des passages pour les rendre commerciaux suivant leur conception du commercial. Ce travail s’accomplit de plus en plus avec l’aide d’une IA, ce qui est concevable quand ladite IA est un bon outil de correction utilisable en complément de la correction humaine, mais discutable quand elle est employée pour modifier le vocabulaire ou des passages. La situation est au bord de l’absurde quand il est pris en compte que, depuis deux ans, les maisons d’édition demandent à leur employés de vérifier l’auteur a eu recours à une IA par pour générer son texte ou s’il n’a pas trop abusé de l’IA pour l’améliorer… des vérifications passant de plus en plus par une analyse faite par une IA ! Même dans le monde de l’édition, l’humain se sent dépassé ; il est dépassé par la technologie nourrie des textes humains, mais il a également son jugement influencé par son environnement et je pense ici principalement aux séries que nous visionnons sur les plateformes, dont les dialogues sont majoritairement conçus par IA et à peine retouchés par les scénaristes (vérifiez les génériques, les noms de dialoguistes y sont de plus en plus rares).

Les petites maisons d’édition, de leur côté, font comme elles peuvent, d’où des productions inégales en termes de qualité, mais elles utilisent de plus en plus l’IA faute de pouvoir payer un correcteur humain compétent.

Avec ou sans IA, certains correcteurs vont au-delà de l’acceptable en réécrivant parfois des chapitres entiers, sans avoir lu auparavant le texte dans son intégralité, rendant trop souvent incohérent le récit initial. L’auteur peut refuser les transformations, mais jusqu’à une certaine limite. Une limite qui est généralement celle de l’épuisement. Le combat peut finir par un abandon de l’auteur face à un éditeur parfois menaçant. Cela peut aussi aller jusqu’à l’annonce de l’envoi des témoins, comme ce fut le cas il y a un an. Tout le monde ne sait pas se défendre et dans la majorité des cas un auteur, surtout primo-romancier, plie face à l’éditeur. La plupart des romans ne rapportent à leur auteur que l’avance qu’ils ont perçue ; nombre de romanciers n’ont que 8 % de droits sur le prix de vente net, voire moins, et ne passent à 10 % qu’au-delà de dix mille exemplaires vendus. Une avance non restituable sur les droits d’auteur d’un montant de 2000 ou 3000 euros (auxquels il faut soustraire presque 18 % de taxes et cotisations) ne couvre pas les frais d’avocat en cas de litige, mais surtout l’auteur, après des années de labeur et de recherches d’un éditeur, redoute que le livre ne sorte pas en librairie. Cette peur permet une menace ultime à certains éditeurs. Ajoutez que nombre de contrats sont rédigés de telle façon que l’auteur perd presque l’entièreté de ses recours. Voilà pourquoi des auteurs qui ont de l’expérience conseillent aux nouveaux de se syndiquer ou d’avoir de solides connaissances en droit.

En ce qui concerne C’était ça ou mourir, les ventes ont été au-delà de l’imaginable : au moins 65 000 exemplaires vendus en France. C’est un chiffre énorme et la promesse pour l’auteur de droits importants à percevoir dans un an, mais ce n’est pas non plus une somme qui permet d’acquérir un logement. Les bénéfices des éditeurs sont en revanche plus conséquents, surtout pour le Boréal qui n’a pour rente que les ouvrages de Dany Laferrière.

J’en reviens à cette maison, car elle est à l’origine de la publication, et parce que Grasset… ARF ! Grasset… Bref ! Le Boréal, donc, a failli à tous les niveaux, surtout à celui de la défense de son auteur. Que Grasset s’en lave les mains dans le cadre de son propre naufrage, soit, mais que le Boréal n’ait fait aucune déclaration pour apaiser la situation au moment où chacun se déchaînait sur l’auteur, cela a surpris la presse québécoise et les professionnels de l’édition des deux côtés de l’Atlantique ; mais encore une fois, les gens du Boréal connaissent l’auteur et son passé. Ils se sont servis de lui comme d’un fusible pour nier leurs responsabilités.

Si Thélyson Orélien a employé une IA pour la rédaction de son histoire (pas pour sa création, car le texte est alimenté par des éléments réels que la machine ne peut fournir), cela revient à employer l’un des moyens à sa disposition pour rédiger son texte. Cela ne me semble pas une faute, uniquement une méthode regrettable contribuant à un style pauvre et impersonnel, mais tout le monde n’a pas la facilité d’écriture de Balzac et l’usage de l’IA pour ce roman n’en rend pas moins le texte lisible et acceptable commercialement. Parmi les 411 romans, écrits en français, de la rentrée littéraire 2026, il y a des textes retouchés à l’IA au-delà du raisonnable qui ont fait l’objet d’éloges, alors qu’ils sont moins lisibles que celui dont les bien-pesants de service se sont empressés d’accuser l’auteur d’un crime abominable tel les animaux qui accablent le baudet dans la fable.

L’emploi d’une IA par un auteur n’est pas une méthode pire que la réécriture partielle du roman par le correcteur de la maison d’édition. Je trouve hypocrite le reproche concernant l’usage de l’IA fait à Thélyson Orélien autant que l’annonce de la rupture de contrat par le Boréal, entreprise qui se justifie d’un « pour nous, la question fondamentale est celle de la confiance entre auteurs et éditeurs ». A l’aune de tous les éléments évoqués, c’est lamentable et honteux.

Vlad d’Escoubleau

1 Fondée en 1993 par l’écrivain Michel Brûlé, elle a disparu en 2014. Michel Brûlé (1964-2021), publié en 2005 chez Grasset, était un prédateur notoire, il fut reconnu coupable d’agression sexuelle en 2019.

2 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/346158/immortelle-plagiat

Auteur/autrice

  • Vlad d'Escoubleau

    Rédacteur en chef adjoint de L’Horizon & l’Infini (H&I).

    Ancien militaire aimant la littérature qui déplace, les histoires d’hommes et de femmes ayant façonné le monde de l’art, des idées...
    L’écriture et la recherche historique font partie de sa vie.
     
    Belgrade, Venise, Tripoli, Saint-Nazaire, le monde.

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