
Celle que vous vous apprêtez à lire est sans doute l’une de mes critiques littéraires les plus personnelles.
Parler de ce livre m’oblige à confronter deux expériences du désir, diamétralement opposées et pourtant l’une et l’autre légitimes.
Première étape : le rejet.
« Je ne lirai pas un livre qui remet en question le born this way. Moi, je n’ai pas choisi ! »
Voilà ma première réaction. Immédiate, presque épidermique.
Deuxième étape : le doute.
« Si tu diffères de moi, mon frère (ou ma sœur), loin de me léser, tu m’enrichis. »
Cette phrase d’Antoine de Saint-Exupéry, que j’aime profondément, m’est revenue à l’esprit. Pourquoi ne s’appliquerait-elle pas aussi à ce livre ? Pourquoi refuserais-je à une autre femme la possibilité de raconter son expérience du désir simplement parce qu’elle diffère de la mienne ?
Troisième étape : les échanges.
J’ai discuté du livre avec des personnes qui l’ont lu. Certain·es l’ont détesté, d’autres l’ont aimé. Pour plusieurs, il s’agit d’un livre important ; pour d’autres un texte qui n’aurait jamais dû être édité.
Ces réactions contradictoires ont fini par éveiller ma curiosité.
Quatrième étape : ma lecture.
Une réponse s’ouvre sur un accouchement qui l’a traumatisé. Elle décrit du sang, le placenta, un bébé qui peine à respirer. Le témoignage d’une femme épuisée. Et, au milieu de tout cela, une pensée qui s’obstine : celle d’une autre femme, aimée, désirée, absente.
Iris Brey vient de donner naissance à son fils, Otto. Elle est mariée à un homme. Elle est amoureuse d’une femme. Rien, dans cette situation, ne lui est facile à vivre.
On connaît Iris Brey pour son travail sur les représentations des femmes au cinéma, pour sa réflexion sur le regard féminin et les images qui fabriquent notre imaginaire amoureux. Avec Une réponse, elle déplace son enquête vers un territoire autrement exposé : sa propre vie.
Une réponse est un récit personnel sur la découverte du désir lesbien. Il pose une vaste question : comment en vient-on à désirer ce que l’on désire ?
Cette interrogation pourrait donner lieu à un essai théorique. Iris Brey choisit de la faire passer par son corps, ses souvenirs, ses amours et ses lectures.
L’écriture procède par rapprochements, associations et retours en arrière. Un souvenir appelle un film ; une scène intime rencontre une philosophe ; une phrase lue lui devient soudainement capable d’éclairer vingt ans de son existence. Iris Brey pense en même temps qu’elle écrit. Le lecteur l’accompagne dans son cheminement.
La femme dont Iris Brey est amoureuse la quitte. Son accouchement lui a laissé des traces. Son corps souffre, l’allaitement lui est difficile ; le chagrin prend toute la place. L’autrice raconte cette période sans chercher à l’embellir.
Une réponse interroge la difficulté de reconnaître les formes que peut prendre notre liberté.
Pour réfléchir sur cette difficulté, Iris Brey convoque Monique Wittig. Dans La Pensée straight, Wittig a théorisé que l’hétérosexualité peut être envisagée non comme une simple préférence individuelle, mais comme un système de pensée et d’organisation sociale.
Adrienne Rich, dans La Contrainte à l’hétérosexualité, a interrogé les mécanismes qui font de l’amour des hommes une évidence presque obligatoire pour les femmes.
Avec Queer Phenomenology, Sara Ahmed fournit à Iris Brey une autre manière d’envisager la question : nos désirs ont une orientation ; nos existences suivent des lignes déjà tracées, des directions rendues familières par l’éducation et les représentations sociales.
Sur ce point, je partage son analyse : nous grandissons dans un monde qui nous présente certaines formes d’amour comme naturelles, évidentes, presque inévitables. Là où ma position diverge, c’est lorsque cette réflexion semble laisser entendre que l’orientation de notre désir pourrait relever d’un choix. J’ai compris très jeune que j’aimais les filles et les garçons.
Ce « et », je ne l’ai pas choisi. Il est là, tout simplement. Il fait partie de moi.
Mon meilleur ami n’a pas davantage choisi d’aimer un garçon à l’adolescence, puis comprendre qu’il n’aimerait que des hommes à l’âge adulte.
Pour nous, l’idée que l’orientation sexuelle puisse s’éduquer est dangereuse. Elle fait ressurgir cette terrible phrase que tant d’entre nous ont entendue : « C’est passager. »
Comme si notre désir devait être corrigé, comme si le temps, l’éducation ou une rencontre pouvaient nous ramener vers une norme supposée.
Je sais ce que ces discours ont fait à des générations de personnes homosexuelles et bisexuelles. Je sais aussi combien il a fallu lutter pour faire reconnaître que nos désirs n’étaient ni des erreurs ni des déviations.
Alors, que faire de ce livre ?
Le refermer en considérant que mon expérience invalide celle d’Iris Brey ? Ce serait précisément reproduire ce que je reproche à celles et ceux qui prétendent définir le désir des autres.
Cinquième étape : relire.
Reprendre le livre et comprendre que, ce qu’Iris Brey tente d’expliquer, n’est pas l’origine du lesbianisme, mais une tentative d’expliquer son lesbianisme. Elle cherche à comprendre la manière dont une personne particulière a organisé sa vie autour d’un événement qui l’a profondément marquée. C’est ici qu’un autre récit se trouve sous celui du désir : le drame de l’inceste.
C’est le point le plus délicat du livre ; celui qui exige du lectorat une attention particulière.
Iris Brey écrit que son lesbianisme est une réponse à l’inceste qu’elle a subi.
Cette interprétation pourrait être isolée, détournée, transformée en explication générale de l’homosexualité. Elle serait alors particulièrement dangereuse.
Cependant, l’autrice précise que son féminisme, son doctorat, son analyse et son travail de recherche ont aussi contribué à pouvoir vivre son lesbianisme autant que répondre à la violence de l’inceste. La distinction n’est pas secondaire. Elle constitue même, à mes yeux, l’enjeu intellectuel et moral du livre.
Iris Brey cite Judith Butler, Teresa de Lauretis et Ann Cvetkovich durant son exploration des identités, du désir et des traumatismes. Avec An Archive of Feelings, Cvetkovich a notamment contribué à penser les liens entre les expériences traumatiques, les émotions et les cultures queers. Elle se tourne également vers Christine Angot, Camille Kouchner et Virginia Woolf, des femmes qui ont écrit les violences physiques et sexuelles, dans le couple et dans les familles, les silences et les arrangements auxquels les adultes consentent parfois pour ne pas voir.
Ursula K. Le Guin apparaît avec sa Théorie de la Fiction-Panier, ce texte magnifique qui propose de raconter autrement l’histoire humaine, en délaissant le modèle héroïque de la conquête pour s’intéresser à ce qui recueille, contient et transporte. Dans un récit ouvert sur un accouchement et sur la matière du corps, la référence prend une résonance particulière.
Claire Marin aide à penser les ruptures. Roland Barthes, les discours de l’amour. Violette Leduc, Marguerite Duras, Wendy Delorme et Pauline Delabroy-Allard ouvrent d’autres espaces au désir féminin.
Iris Brey ne lit pas pour s’éloigner d’elle-même. Elle lit pour se rapprocher de ce qui, en elle, est longtemps demeuré sans langage.
Le livre dessine ainsi une bibliothèque lesbienne et féministe qui n’a rien d’un inventaire. Les images de Chantal Akerman, de Barbara Hammer ou de Céline Sciamma prolongent les textes. La pensée de Paul B. Preciado vient bousculer les catégories que nous utilisons pour décrire les corps.
À mesure que cette bibliothèque se constitue, le récit cesse d’être seulement celui d’une femme qui cherche à comprendre son désir. Il devient aussi celui d’une femme qui découvre qu’elle n’est pas seule à l’éprouver. La question de l’amitié prend alors une importance inattendue.
Michel Foucault, dans De l’amitié comme mode de vie, envisageait la possibilité d’inventer des relations qui ne reproduisent pas les modèles existants. Hélène Giannecchini, dans Un désir démesuré d’amitié, explore à son tour ces liens que les hiérarchies habituelles entre amour, sexualité et amitié ne permettent pas toujours de nommer.
Iris Brey raconte des femmes, des rencontres, des lieux où l’on peut être ensemble sans devoir immédiatement définir ce que l’on est les unes pour les autres. Le lesbianisme apparaît aussi comme une manière d’habiter le monde, de partager des références, des images, une mémoire. A ce moment de ma lecture, je comprends mieux ce qui nous sépare et ce qui peut malgré tout nous rapprocher. Nous n’avons pas vécu la même histoire. Nous ne donnons pas nécessairement la même signification à la découverte de notre désir ; mais pourquoi faudrait-il que l’une de ces expériences efface l’autre ?
Le titre, Une réponse, est particulièrement juste. Pas La réponse. Pas même une conclusion. Une réponse parmi d’autres, construite avec des souvenirs, des livres, des corps aimés et des blessures qui demeurent. Cette idée, finalement, me convient.
Comme chacun, Iris Brey analyse sa vie et en interprète le sens en la regardant à travers le prisme de son expérience personnelle, de ses lectures et de ses rencontres. Peut-être ce désir était-il déjà en elle ? Peut-être ces expériences lui ont-elles permis de le reconnaître, de le nommer et de lui donner toute sa place ? Je n’ai pas à en décider pour elle.
Mon histoire est différente. Celle de millions d’autres personnes aussi.
Pour ma part, tout a commencé avec un désir qui n’avait rien d’une décision. J’aimais les filles et les garçons avant même de savoir comment nommer cette évidence. Je refuse qu’on puisse considérer mon orientation sexuelle comme quelque chose à éduquer, à modifier ou à corriger.
Je suis née ainsi.
Et je peux désormais accueillir le récit d’Iris Brey sans renoncer au mien.
Peut-être est-ce aussi cela lire : accepter qu’un livre nous dérange, lui résister, puis lui laisser la possibilité de nous apprendre quelque chose sur une vie qui n’est pas la nôtre.