
Mozart, Casanova et Da Ponte : les trois vies derrière Don Giovanni
À Prague, les fantômes ont parfois de beaux jours devant eux. Celui de Mozart, notamment, n’a jamais vraiment quitté la ville. On y joue encore Don Giovanni dans le théâtre où l’opéra fut créé, en octobre 1787. Mais derrière ce chef-d’œuvre, que sait-on des hommes qui l’ont imaginé ? Et que vient faire Giacomo Casanova dans cette histoire ?
C’est cette rencontre, à la frontière de l’histoire et de la fiction, que Gérard de Cortanze choisit de raconter dans Don Juan à Prague, paru chez Albin Michel.
Tout commence avec trois hommes qui, chacun à sa manière, ont pris la fuite.
Mozart a quitté Salzbourg et l’autorité étouffante de son employeur, le prince-archevêque Colloredo. À Vienne, il cherche à vivre de sa musique, libre enfin, mais toujours dépendant de ceux qui acceptent de la financer.
Lorenzo Da Ponte a laissé derrière lui Venise, ses scandales et ses aventures amoureuses. Né Emanuele Conegliano dans une famille juive, converti au catholicisme durant son adolescence, devenu prêtre avant d’embrasser une existence pour le moins éloignée des exigences ecclésiastiques, il possède un talent rare : celui de faire des mots un théâtre.
Quant à Casanova, le plus célèbre séducteur de son siècle n’a plus grand-chose du jeune homme insolent qui parcourait l’Europe. Il approche de la vieillesse, vit au château de Dux, en Bohême, où il travaille comme bibliothécaire, et regarde désormais le monde avec les yeux d’un homme qui a beaucoup vécu, peut-être trop, et qui n’a pas renoncé à désirer.
Ces trois destins finissent par se croiser autour d’une œuvre consacrée à un homme qui refuse précisément de renoncer à quoi que ce soit.
Don Giovanni.
Prague a réservé aux Noces de Figaro un accueil que Vienne n’avait pas su leur offrir. Mozart revient donc dans cette ville qui l’aime pour composer un nouvel opéra. Il a trente et un ans. Son père vient de mourir. Et voilà qu’il travaille à une histoire dans laquelle un homme assassiné revient d’entre les morts, sous la forme d’une statue, réclamer des comptes à son meurtrier.
Difficile de ne pas être tenté par le rapprochement. Gérard de Cortanze s’en empare, faisant du Commandeur une figure où résonnent aussi les blessures intimes du compositeur. L’histoire de la création musicale devient alors celle d’un homme aux prises avec la mort, la liberté et l’autorité paternelle.
Mais le personnage le plus troublant demeure peut-être Casanova.
Car l’homme a réellement séjourné à Prague au moment de la création de l’opéra. Plus fascinant encore, des fragments manuscrits conservés parmi ses papiers témoignent de son intérêt pour le livret. Quelle place a-t-il occupée dans cette aventure ? A-t-il conseillé Da Ponte ? Participé à certaines discussions ? La documentation historique laisse subsister des incertitudes. Le romancier, lui, peut s’aventurer dans ces silences.
C’est tout l’intérêt de Don Juan à Prague. Gérard de Cortanze ne prétend pas simplement reconstituer la naissance d’un chef-d’œuvre. Il imagine les conversations, les rivalités, les désirs et les contradictions qui auraient pu l’accompagner.
Et pose, en filigrane, une question passionnante : que reste-t-il du séducteur lorsqu’il a vieilli ?
Casanova a passé sa vie à poursuivre les femmes, les plaisirs et les occasions de recommencer. Don Giovanni, lui, ne vieillit pas. Il demeure éternellement jeune, insolent, insatiable, jusqu’au moment où la statue du Commandeur vient lui demander de se repentir.
L’un a dû apprendre à vivre avec le temps. L’autre préfère l’enfer à la soumission.
Gérard de Cortanze connaît les vies romanesques. Né à Paris en 1948, écrivain, traducteur et éditeur, auteur d’une œuvre considérable, il a notamment reçu le prix Renaudot en 2002 pour Assam. Son goût pour les personnages historiques, leurs passions et leurs contradictions traverse depuis longtemps son travail.
Avec ce nouveau roman, il retrouve ce qui fait la singularité de la fiction historique lorsqu’elle ne se contente pas de raconter le passé : la possibilité d’imaginer ce que les archives ne disent pas.
Le théâtre Nostitz, aujourd’hui théâtre des États, existe toujours à Prague. Mozart y dirigea la première de Don Giovanni le 29 octobre 1787. Plus de deux siècles ont passé, et la musique continue de résonner dans cette salle.
Casanova est mort, Da Ponte a terminé sa vie à New York, Mozart n’a pas atteint ses trente-six ans.
Don Giovanni, lui, n’en finit pas de défier la mort.
Gérard de Cortanze est venu nous parler de ce roman et de cette rencontre entre trois figures extraordinaires du XVIIIe siècle, au cours d’un entretien avec Héloïse Grégoire, journaliste et reporter.
L’entretien est à découvrir ci-dessous.