Tribune d’Audrey Alwett : L’IA est incapable de générer un bon texte littéraire!

Depuis quelques jours, le scandale frappe C’était ça ou mourir, le roman de Thélyson Orélien paru chez Grasset. Il aurait été écrit par l’IA… selon l’IA. L’affaire gangrène le monde de la littérature : comment les jurys des prix les plus prestigieux ont-ils pu ne pas s’en rendre compte ? Pire, comment savoir désormais si nos auteurs favoris ne nous escroquent pas en y ayant recours ? Nous, écrivains, sommes contraints de nous justifier. Sauf que, dans la panique, personne n’a relevé le cœur du problème : aucune IA n’a jamais prouvé qu’elle était capable de générer un texte littéraire de qualité.

Dans la rédaction de L’Horizon et l’Infini, nous échangeons vivement depuis plusieurs jours. IA ou pas IA ? Certes, le passif entaché de plagiats de Thélyson Orélien ne plaide pas en sa faveur. Malgré tout, j’ai commencé la lecture de son livre dont j’ai déjà ingurgité un bon tiers et jusqu’ici, je ne crois pas possible qu’une IA ait écrit un texte si humain, si rythmé et surtout, si travaillé. Il y a beaucoup d’humour, des images originales, une écriture riche, de belles marques d’oralité, c’est très incarné, avec un style qui sert l’action et fait même avancer l’intrigue. C’est, en tout cas dans son premier tiers, un texte d’une grande qualité. Je pense avoir de solides compétences en analyse textuelle pour l’affirmer. Outre mes vingt ans de métier d’écrivaine, j’ai aussi un master en versification poétique. Toutefois, je le reconnais : je ne maîtrise pas l’IA.

Ceux qui ne sont pas d’accord avec moi arguent au contraire que tout cela crève les yeux. Que les métaphores dont j’ai l’habitude de truffer mes propres textes sont une manifestation flagrante de l’IA. Que les tirets cadratins dont j’ai tendance à abuser égalmement. Que les tournures ternaires chères à l’humanité – qu’on trouve dans les contes, dans les valses ou dans le cycle de la vie – sont aussi le fait de l’IA, balayant le fait que dans C’était ça ou mourir, il y a tout autant de tournures binaires, que parfois même on monte jusqu’à quatre, cinq ou plus… Mais les listes, me dit-on, sont elles aussi typiques de l’IA. Bientôt, l’IA aura inventé l’inventaire à la Prévert. Les phrases averbales aussi seraient le fait de l’IA (quelqu’un peut-il aller remettre en place la pierre tombale de Marguerite Duras qui a dû faire des sauts périlleux là où elle se trouve ?). Finir un chapitre par une sorte de maxime serait encore une marque de l’IA. Moi qui croyais que c’était justement l’une des deux façons de conclure un chapitre avec élégance, la seconde étant le cliffhanger… Finalement, les experts en IA avancent que « c’est difficile à expliquer, mais que lorsqu’on l’utilise au quotidien, c’est comme reconnaître le français de l’italien. » J’y vois surtout un biais de confirmation, mais ils ont peut-être raison.

On n’est toutefois pas plus avancés.

L’IA juge et partie. À qui profite le crime ?

Toute cette affaire a été lancée par le compte X « Balance ton Claude », derrière lequel se trouve un chroniqueur du Figaro : Samuel Fitoussi1, plume réactionnaire, mais surtout, d’après le chercheur en littérature Johan Faerber, « très intéressé : c’est un investisseur dans l’IA ».

L’IA, après avoir volé les livres de millions d’auteurs, serait donc désormais seule juge pour revendiquer n’importe quoi. Pourtant, au nom de quoi aurait-elle cette légitimité ? Les vendeurs de technologie exultent, ainsi que les chantres de l’extrême-droite toujours prompts à attaquer les intellectuels, surtout s’ils sont racisés (car d’autres affaires antérieures aux États-Unis et en Angleterre reproduisent ce schéma).

Sur les réseaux, la colère des auteurs gronde. Sophie Jomain passe d’anciens romans dans un détecteur qui lui certifie qu’elle a fait appel à l’IA alors qu’ils sont trop anciens pour que ce soit le cas. Virginie Grimaldi fait le même constat, en ajoutant avec amertume : « Les IA dévorent nos styles, puis nous accusent de les avoir utilisées. C’est risible dit comme ça, mais quand on y pense, c’est terrifiant. » Baptiste Beaulieu, lui, fait analyser un célèbre poème de Victor Hugo à Pangram, qui lui certifie que c’est de l’IA à 100%. L’auteur souligne tout de même le conflit d’intérêt du logiciel : « Que ce même logiciel vende, pour 30 euros par mois (…) un service censé « humaniser » les textes écrits par IA ne semble troubler personne. (…) Cette entreprise gagne LITTÉRALEMENT de l’argent en détectant des textes prétendument artificiels, puis en vendant le moyen de les faire passer pour humains. Plus elle trouve d’IA partout, mieux son commerce se porte. » En effet, cela interroge.

Hier, j’écrivais dans un café où un couple discutait de l’affaire. La femme était au beau milieu du roman C’était ça ou mourir, auquel elle prenait jusque-là beaucoup de plaisir. Mais la polémique l’avait rattrapée et depuis, elle avouait être « mal à l’aise et un peu dégoûtée » par sa lecture. Une réaction qui dit beaucoup de notre vision de l’art, supposée refléter notre humanité.

Cette méfiance va-t-elle s’étendre à tous les livres ? Avec la difficulté qu’on a déjà à choisir un bon roman, va-t-on craindre en sus d’être cannibalisés par les robots ?

Édouard Leroy, rédacteur en chef de ce média, citait cyniquement les Monty-Pythons : « Si elle pèse le même poids qu’un canard, elle est en bois… et c’est donc une sorcière ! » avant d’ajouter : « L’important n’est pas de chasser les sorcières mais de dénoncer les pratiques de l’Inquisition… »

Diviser les foules et mettre les intellectuels à l’index : le vieux fantasme de l’extrême-droite, bien vivace dans la Silicone Vallée, refait surface.

D’après les tests, l’IA est incapable de générer un bon texte

Le souci, c’est que personne ne semble avoir noté l’éléphant dans la pièce. Les auteurs se bouchent le nez en évoquant l’IA, aussi n’a-t-on pas vraiment testé l’outil comme on l’aurait pu. Seulement, le fait est : il n’existe pour l’instant aucune preuve que l’IA puisse produire un texte de qualité.

On m’a certifié que les nouvelles IA génératives étaient remarquables. Très bien.

La nuit dernière, j’ai passé 3 heures à prompter sur Chat GPT et ce matin, 2 heures sur Claude (dont on m’a dit que c’était un outil plus abouti). J’ai tâché de la jouer réglo et d’avantager l’IA. Puisque le roman de Thélyson Orélien se passe dans un contexte très particulier (Haïti) et qu’il est pétri de culture et langue créole qui font sa richesse, j’ai voulu donner un contexte tout aussi solide à l’IA où ses « connaissances » historiques précises lui donneraient une longueur d’avance. Je lui ai demandé de m’écrire un texte de trois paragraphes sur un jeune breton de 17 ans qui se retrouverait dans les guerres napoléoniennes, point de vue à la première personne. J’ai sans arrêt réclamé des détails supplémentaires : mieux ressentir l’horreur de la situation, ajouter des odeurs, mieux marquer la culture bretonne du narrateur dans ses croyances et sa langue, retravailler le contexte historique sans alourdir, ajouter une action, supprimer le côté trop explicatif, etc, etc. C’était sans fin. J’ai eu l’impression d’être coincée dans un atelier d’écriture avec des élèves de bonne volonté mais à la plume fastidieuse, à qui j’aurais confié une pluie d’exercices de style qu’ils auraient appliqués scrupuleusement, en enfilant les clichés comme des perles.

Quid du résultat ? Je l’avoue, c’était moins minable que je ne l’aurais cru. C’était même presque publiable (relativisons : il est facile de tenir un texte décent sur trois paragraphes, pour tout un roman, c’est une autre affaire). Sauf que ça n’a jamais dépassé le niveau médiocre d’un mauvais roman de gare. Il y a de bons romans de gare, l’IA n’est même pas à ce niveau.

Chaque fois que je faisais une suggestion pour améliorer le texte, l’IA se jetait sur « l’idée » la plus banale à sa portée, c’en était déprimant. Avec les millions de données à sa disposition, elle était incapable de sélectionner une anecdote historique un peu truculente, un peu originale. Tout cela donnait des tartines de stéréotypes d’un ennui mortel. Ça tenait la route, oui. Mais de là à y voir l’élégance d’une Formule 1, on en était loin. Pour les scènes d’action, je dois dire que cela fonctionnait à peu près. D’autant que l’IA est incapable de structurer une phrase longue un peu complexe autrement que pour transmettre des informations et que les phrases courtes siéent à une narration rapide typique des scènes d’action. Pour tout ce qui relevait en revanche des scènes d’expositions ou d’introductions de personnages (dont le roman de Thélyson Orélien est très riche), de même que pour les dialogues, ce fut un désastre d’une nullité absolue.

Le résultat aurait pu donner le genre de romans dont on se dit parfois entre collègues : « gentille petite bouse, j’aurai pu écrire ça en deux semaines », le genre qu’on lit péniblement en s’assoupissant et qu’on oublie à peine refermé. Avec l’IA, on n’obtiendra certainement pas un chef-d’oeuvre littéraire sur lequel on sentirait que l’auteur a sué sang et eau pendant un an ou davantage, non plus qu’un page-turner qui vous tient en haleine.

Ne voulant pas renoncer si vite, j’ai encore fait un essai. J’ai placé un extrait de mon journal intime, correctement troussé mais sans prétention littéraire, et ai demandé à Claude de le réécrire dans le style de Terry Pratchett (le plus grand auteur ayant jamais vécu selon moi – dont des détecteurs estiment d’ailleurs que certains de ses textes sont le fait de l’IA, alors qu’il est mort en 2015). Je me suis retrouvée avec un texte moins drôle, plus sec, plus artificiel, avec des phrases plus courtes. Sans intérêt. Bref, rien à voir avec Pratchett, ni avec moi d’ailleurs.

Je veux bien entendre que je ne suis une débutante en IA et que malgré toute ma maîtrise des codes narratifs, je ne sais pas manier cet outil. Qu’un expert en IA saurait mieux s’y prendre. Soit. Mais où est la preuve, s’il vous plaît ?

Messieurs-dames les chantres de l’IA qui la maîtrisez d’après vos dires, sauriez-vous écrire un grand texte littéraire, grâce à l’IA à 100% ?

Je veux même bien doter un concours « d’écriture IA » qui récompenserait, prompts à la clé en capture d’écran, un texte écrit à 100% par l’IA et qui serait d’une grande qualité littéraire.

Le problème, c’est qu’il en résulterait aussitôt une avalanche de récits tous plus mauvais les uns que les autres dont on nous assurerait que si, si, « c’est très bien écrit, d’ailleurs la preuve, il y a une métaphore, un tiret cadratin, des points virgules » et que sais-je encore. On ne l’a visiblement pas assez dit : la qualité d’un texte ne se mesure pas à l’application des figures de style comme un bon élève qui cocherait les cases d’un bingo. C’est pourtant le mieux que sache faire une IA.

La preuve du contraire n’existe pas.

1https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/09/25/affaire-thelyson-orelien-l-essayiste-samuel-fitoussi-chroniqueur-au-figaro-affirme-etre-derriere-le-compte-balance-ton-claude_6782208_4408996.html?srsltid=AU7gw4X2RW9VOA7Hj1_kFXbZPijcvqxsEH51nQIJVq1U02NxyS7I1NR1

Auteur/autrice

  • Audrey Alwett

    Envoyée spéciale jeunesse et enfants
    Autrice de bandes dessinées et de romans, Audrey Alwett scénarise plusieurs séries à succès pour la jeunesse : Princesse Sara chez Delcourt, puis Le Jardin des fées et Le Grimoire d'Elfie (coécrit avec Christophe Arleston) chez Drakoo.
    Côté romans, on lui doit la trilogie Magic Charly chez Gallimard Jeunesse. En 2026, elle se lance dans la littérature générale avec Sainte Emmerderesse, paru aux Editions Héloïse d'Ormesson.
    Ses livres, traduits dans une dizaine de langues, ont reçu de nombreux prix littéraires. Ancienne enseignante en histoire de l'édition française à l'Université d'Aix-en-Provence, elle porte pour H&I un regard de spécialiste sur la littérature jeunesse et la création destinée aux adolescents.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *