
À quoi sert ce livre, et tous les autres d’ailleurs ? C’est la question de l’auteur. L’Utilité de L’Inutile est un livre qui parle des livres, de la place de la littérature, de la culture et des sciences, en donnant une importance aux biens non-vitaux et non-marchands, ceux ignorés ou méprisés dans une société capitaliste du profit, et de la doxa de la maximalisation de l’utilité. Si ça rapporte c’est bien, si ça ne rapporte rien, à quoi bon ? L’intérêt du livre serait de le vendre, et son meilleur usage pratique serait celui de caler une table bancale. Et pourtant, les livres détiennent un pouvoir caché et insoupçonné qui donne un sens à leur existence, et une raison de les avoir, quelque chose qui mérite que l’on s’y penche, quelque chose de plus profond que l’inutilité première de ce bien qui ne répond pas à un besoin physiologique et économique. L’ambition de celui-ci est d’ouvrir notre regard sur le rôle de tous les autres.
L’auteur, Nuccio Ordine (décédé en 2023), était un professeur d’université et critique littéraire italien qui a produit ce manifeste militant de tradition humaniste à la faveur de la défense de la littérature, et plus largement de la culture.
Cela prend la forme d’une succession de textes sur ses pensées autour de ce sujet, le plus souvent à l’aide d’une référence littéraire au cœur d’une réflexion, qui se prolonge par la suite, avec un avis sur la place de la recherche à l’université à la faveur d’une quête désintéressée de la connaissance contre celle de la recherche commercialisable, puis, enfin, sur un dernier point portant sur la l’intérêt supérieur de la jouissance des biens à leur appropriation. Mieux vaut jouir que de posséder.
Même si les affinités d’Ordine avec la littérature lui font privilégier son discours sur le livre, il s’étend plus généralement sur la culture, et son propos est une invitation à concevoir ce qui peut avoir de l’importance parmi les choses considérées comme inutiles dans nos vies, et inversement, à dénigrer des biens matériels superficiels en dépit de leur utilité.
L’enjeu est donc à la fois une question individuelle de développement personnel, et une question ouvertement politique, allant à contresens de la direction première qu’un gouvernement ordinaire pourrait avoir devant le budget de la culture, n’y voyant qu’une dépense, un coût non nécessaire, alors que des enjeux civilisationnels s’y trouvent pourtant, au même titre que notre humanité.
La parole y est quelque peu décousue, avec des textes qui se suivent sans enchaînement logique, bien que le discours y soit homogène, avec quelques variations sur la façon de défendre la thèse. C’est une thèse qui n’y est pas questionnée, à proprement parler. Il ne faut pas s’attendre à un questionnement philosophique, à une entrée dans la controverse autour du concept de l’utilité. Pas de travail de définition ou de problématisation, c’est un manifeste, non-essai. La philosophie et la littérature y sont mobilisées pour soutenir activement un point de vue et un propos avec ses enjeux, à des fins de sensibilisation.
L’utilité et l’inutilité y sont comprises dans leur acception universelle, et cela peut engendrer une ambiguïté autour de ce qu’est l’utilité, et par extension sur la question de savoir si le livre est utile ou non. D’autant que cela varie aussi selon l’auteur mobilisé, qui apporte un nouvel argument pour nourrir le propos. Untel démontre le rôle crucial de la littérature, et l’autre revendique ouvertement que cela ne sert et ne doit servir à rien. Confusion et ambiguïté du concept, inversion multiple des valeurs, reconnaissant que le livre soit utile ou non, il y est néanmoins constant que la littérature (et la culture en général) soit de première nécessité, une fin en soi.
C’est un livre important et que l’on vous présente à un moment triplement opportun :

Nous sommes à la rentrée scolaire durant laquelle des élèves découvrent leurs professeurs et les programmes qu’iels vont travailler durant toute l’année, avec une implication qui peut dépendre aussi de la conscience qu’iels auront des enjeux de ce qu’on va leur apprendre. Y a-t-il plus désastreux dans une classe qu’un ou une enseignant.e incapable de répondre à la question « À quoi ça sert ? » ? Ou son corollaire « Pourquoi apprendre ceci ou cela ? » ? Laissant un vide trahissant sa cause, faisant de son cours une vanité ennuyeuse sans intérêt.
Devenu adulte, autonome et en âge de voter, ce même individu se posera la question de comment dépenser son budget et celui de l’État, de si cela vaut la peine d’acheter un livre et/ou d’aller dans un musée, de mettre de l’argent dans les théâtres plutôt que dans l’industrie. En mai 2027, ce citoyen pourra voter pour un programme qui inclura la culture, l’enseignement et la recherche, opposant des visions de leur place dans la société, de leur fonctionnement et du montant de leur financement.
Aussi, cette élection risque de se faire dans un contexte écologique et économique difficile, avec certes le dérèglement climatique que l’on connaît déjà, mais aussi avec des risques de récession comme nous l’a alerté l’Insee. Nuccio Ordine nous rappelle que la culture n’est pas un supplément esthétique accessoire, mais bien ce qui fait notre humanité. Il la défend dans toutes ses pages, et si l’on veut sa préservation, son expansion et sa transmission, il faut s’équiper.
Je considère ma bibliothèque comme une vaste caisse à outils, pleine d’imaginaire, d’expériences subjectives, de jouissances, de concepts, de thèses et de raisonnements, bref, de la matière à matière grise et à développement personnel, pour mieux « être » et mieux interagir avec le monde. Au vu de l’usage prononcé et quotidien du contenu de ces livres, il va s’en dire qu’ils me sont des outils bien plus utiles que ceux de ma boîte à bricolage, voire des outils plus vitaux dans une perspective existentielle en tant qu’être humain. Et c’est là tout le point d’Ordine, on ne peut décemment s’en passer.
En conclusion, on peut remercier Les Belles Lettres de lui faire cet hommage en 2026, dans une nouvelle édition de ce livre originellement paru en 2013, un hommage à un auteur qui défendait les librairies dont il observait la disparition progressive ou leur transformation en simple commerce. Un retour posthume bienvenu à son défenseur, illustré par Scott Pennor, dont je vous laisse apprécier le travail.