
On l’a jointe au cœur de l’été, dans sa Wallonie profonde. Pour la très casanière Christelle Dabos, les vraies vacances consistent à rester à la maison. L’autrice de la Passe-Miroir, saga jeunesse vendue à trois millions d’exemplaires en France et à l’étranger, attend l’inspiration sans s’inquiéter.
Lorsqu’elle nous parle du chemin qui l’a conduite à l’écriture, on a le sentiment que l’errance a toujours fait partie de son être et que ça lui est même indispensable, jusqu’au coup de tonnerre qui surgit toujours sans s’annoncer.
« J’ai d’abord emprunté le chemin de l’imaginaire, l’écriture a été une conséquence », explique celle qui revendique avoir été une enfant de la télé et avoir passé des heures devant Astro le Petit Robot, le Club Dorothée, Disney Parade ou Princesse Millenium… Un jour, son père lui enregistre Le Roi et l’oiseau, le film de Paul Grimaud et Jacques Prévert. C’est son premier souvenir d’un énorme coup de cœur. « Le soir, dans mon lit, je me suis projetée le film contre le mur pour pouvoir le changer. Sans le savoir, je faisais de la fanfiction. »
Elle a aussi de l’attrait pour les livres, mais « à condition qu’il y ait des images », jusqu’au coup de foudre là aussi : Les Contes Rouges du Chat Perché, de Marcel Aymé. « Pour la première fois, j’ai ressenti le besoin de partager une histoire avec quelqu’un d’autre », en l’occurrence son petit frère.
Une incroyable partie d’échecs
L’écriture en elle-même lui vient plus tardivement. « La plupart des auteurs savent dès leur jeunesse qu’ils écriront, moi pas du tout. Il y avait le monde extérieur, que j’avais rebaptisé ME, et le monde intérieur, ma bulle privée, mon jardin secret. »
Son intérieur, elle le cultive en tâtonnant. Après un bac littéraire, elle fait ses études à Nice. D’abord un BTS tourisme, « je n’ai pas tenu un an ». Puis des études d’espagnol, « il m’est apparu qu’aimer cette langue n’était pas suffisant, » elle arrête au bout de deux ans. Encore six mois d’études d’informatique, après quoi, elle passe le concours de bibliothécaire en autodidacte. Elle le décroche, mais n’obtient jamais de poste. « C’est là que j’ai décidé de m’exiler en Belgique. »
Quand on lui fait remarquer qu’elle s’est longuement cherchée, elle réplique : « ce n’est pas de la recherche, c’est de l’errance. Mais tout ce qui ressemblait à des échecs m’a servi. »
De fait, c’est pendant ses études d’espagnol qu’elle rencontre sa meilleure amie, qui lui voit un destin d’autrice. « Je ne sais pas si c’était elle qui était très intuitive ou moi qui étais très influençable. Mais elle m’a lancé des défis d’écriture et j’ai pris ça comme un jeu. J’étais très introvertie, donc ça me permettait de m’exprimer. »
Son amie lui donne des titres, Christelle Dabos imagine l’histoire. Encore une fois, le coup de tonnerre survient. Un intitulé déclenche tout le reste : « Le Palais magique. »
« Il s’est passé quelque chose avec ce titre. J’ai imaginé un palais pour lequel le monde extérieur n’existait pas. J’y ai placé un personnage qui me ressemblait beaucoup, un bouffon qui décide de devenir chevalier. Au moment où j’ai commencé à écrire, je me suis mise à trembler tant j’étais secouée intérieurement. Une partie de moi est entrée en contact avec une autre partie dont je ne connaissais pas l’existence, jusqu’à ce qu’elle émerge par l’acte d’écriture. J’étais en transe et je me souviens avoir été très aigrie quand on m’a appelée pour passer à table. »

À travers le miroir
Alors que Christelle Dabos a repris des études de bibliothécaire en Belgique, elle se découvre un cancer de la mâchoire. Retour en France pour une opération, suivie d’une très longue convalescence du corps, mais surtout de l’esprit. « Quand on touche au visage, ça impacte profondément la perception qu’on a de soi-même. »
Bien qu’elle n’aime pas interpréter ses propres textes, Christelle Dabos le reconnaît aujourd’hui : il est étonnant que l’univers de la Passe-miroir lui soit apparu juste avant qu’elle apprenne sa maladie, avec cette métaphore d’un monde qui s’effondre et d’un visage qui sort d’un miroir… « Après ça, le rapport au miroir a pris beaucoup de sens pour moi. » C’est à la même époque qu’elle découvre la petite communauté d’écriture Plume d’Argent qui lit en avant-première les premiers chapitres de sa tétralogie et lui parle du fameux concours d’écriture organisé par Gallimard Jeunesse…
On connaît la suite. La saga se vend à un million et demi d’exemplaires en francophonie et autant à l’international. L’impact sur sa vie est immense. « Je vivais très renfermée, je n’aimais pas me montrer. L’aventure de la Passe-Miroir m’a exposée, mais dans le bon sens, elle a tapé sur mes peurs et m’a sortie de ma coquille, alors que j’aurai pu rester cachée très longtemps. Ça a été une véritable épreuve du feu, avec les rencontres, les dédicaces, mais aussi la nécessité de poser pour les photos. Pour moi, c’était très compliqué. Ça m’a réconciliée avec mon image. Mon monde s’est agrandi. »
Un ordre de chevalerie
Christelle Dabos n’a pas vraiment de méthode de travail. Elle a l’habitude que les idées de roman lui tombent dessus « comme des météorites ». Pour Nous, elle se souvient précisément du moment. Elle chauffait un chocolat au lait au micro-onde quand, au moment du DING, lui est venue cette question : « et si chaque humain naissait au monde avec le besoin de faire le bien ? » Immédiatement, un « effet pop corn » la saisit et cette question en fait fleurir de nombreuses autres. Elle décide que chaque personnage aura un instinct contre lequel il ne pourra lutter et qu’il sera mû par une sorte d’énergie collective…
« Quand je faisais mes études d’espagnol, j’ai beaucoup souffert de l’individualisme des étudiants. Personne ne se passait ses notes. Je m’étais dit : l’humanité c’est pas ça, il manque quelque chose. J’avais alors voulu monter une espèce d’ordre de chevalerie avec un code d’honneur. J’ai même recruté deux membres sur Messenger, mais ça s’est arrêté là. » Jusqu’à l’écriture de Nous, sorte de dystopie heureuse, où cette idée est revenue la travailler. Le livre devait initialement compter deux tomes, mais paraîtra finalement en un seul avec une pagination conséquente.
Elle arrête cependant l’écriture en plein milieu de l’histoire pour en commencer une autre avec un sentiment d’urgence : Ici, et seulement ici. Nous sommes alors en plein Covid, ce qui complique son déménagement juste à côté d’une école. Une fois de plus, Christelle Dabos est foudroyée par une météorite. Les souvenirs remontent. Le harcèlement à une époque où on ne l’évoquait pas. Elle, qui est d’ordinaire « une besogneuse », écrit son manuscrit d’une traite, avec un humour très grinçant. « C’est un livre viscéral qui m’est sorti du ventre. Il a surpris tout le monde. Mon public, ma famille, mon éditeur et même moi ! »
C’est un fait, les livres de Christelle Dabos ne se ressemblent pas, si ce n’est par leurs hautes qualités narratives ; comment pourrait-il en être autrement puisque la méthode d’écriture non plus n’est jamais la même ?
« L’écriture c’est très vivant et plus j’essaie de la contrôler, plus j’étouffe. Mon éditeur, Jean-Philippe Arrou-Vignod, utilise l’expression « lâcher-tenir » qui désigne cet équilibre permanent que j’essaie d’atteindre. Je suis mi-jardinière, mi-architecte. En fonction des histoires, ça ne marche pas pareil. Pour écrire, je me sers du logiciel Scrinever avec grand tableau où je peux mettre des Post-its qui désignent des scènes que je déplace. Ça a un côté très mobile, mais ça aboutit inévitablement à un abominable chaos. Parfois j’ai des Post-its intitulés « IDEE GÉNIALE » qui n’ont absolument aucun sens ! »

On voudrait qu’elle nous parle d’un nouveau projet, mais après une nouvelle « traversée sur désert » – un deuil – Christelle Dabos est actuellement en pause d’écriture. Si cela donne quelques sueurs froides à son éditeur, elle-même reste sereine. « Chaque fois que j’ai l’idée d’un roman, c’est une météorite et en ce moment il n’y a pas de météorite. Un personnage m’a visitée, mais je n’arrive pas à transposer ça en mots. Ça ne prend pas pour le moment. J’ai écrit plusieurs chapitres, mais je les ai tous effacés. Je ne suis pas sentimentale avec mes textes. Je vais me laisser imprégner par cette histoire, jusqu’à ce qu’elle soit prête. »
Pour ronger notre frein, il faudra nous tourner vers des livres écrits par d’autres auteurs. Christelle Dabos nous y aide en nous recommandant son dernier coup de cœur : Walter Cobb, nos chemins d’or et de poussière de Mathilde de Lagausie chez le Rouergue.
« Ça se passe dans les États-Unis au début du XXe siècle. On suit un adolescent qui va rencontrer Walter Cobb, une espèce de géant entouré de mystères et qui semble avoir des pouvoirs. Ensemble, ils vont rencontrer une femme noire en fuite, avec qui ils vont former un trio très émouvant. Et le mot « foyer » va prendre tout son sens alors qu’eux-mêmes n’en ont jamais connu. Ça m’a chamboulée. » Un ouvrage avec une légère dimension fantastique que Christelle Dabos recommande aux adolescents qui ont déjà une sensibilité sur ce contexte historique, à partir de 13 ans. De quoi s’occuper avec bonheur, en attendant son prochain roman.
Pour découvrir Christelle Dabos…
Les livres de Christelle Dabos sont classés en Young Adult et même New Adult. Ils sont recommandés à partir de 13 ou 14 ans jusqu’à pas d’âge, car son lectorat est largement adulte. Fantasy, SF ou même fantastique, chacun de ses livres déborde de toute façon du genre dans lequel on voudrait le ranger.

* La Passe-Miroir, 4 tomes (Prix du premier roman jeunesse Gallimard, RTL et Télérama 2012, Prix Elbakin, Grand Prix de l’Imaginaire)
Sous ses lunettes de myope, Ophélie cache des dons singuliers : elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Quand on la fiance à Thorn, du puissant clan des Dragons, la jeune fille doit quitter sa famille et le suivre à la Citacielle, capitale flottante du Pôle. À quelle fin a-t-elle été choisie ? Sans le savoir, Ophélie devient le jouet d’un complot mortel.
La Passe-miroir est une série littéraire parue chez Gallimard Jeunesse, qui mélange Fantasy et Belle Époque.
Adapté en BD par Vanyda, chez Gallimard BD.

* Ici et seulement ici
Par-dessous la peinture, le plâtre et le ciment, à l’intérieur des murs, au fond de l’invisible, je perçois quelque chose que je n’arrive pas encore à nommer, quelque chose de foutrement féroce qui habite le bâtiment tout entier et qui me rentre dans les os. Qui fera bientôt partie de moi.
Ici ne ressemble à nulle part. Ici n’obéit qu’à ses propres règles. Ici, il y a des Bas, des Hauts, des pairs et des impairs. Et quoi qu’il arrive, tout le monde passe par Ici.
Un roman choral vertigineux, addictif et puissant.

* Nous (Prix Utopiales Jeunesse 2025)
L’instinct est irrépressible et sert le NOUS, mais si le jeune Goliath, un PROTECTEUR fracassé, sauve des vies, c’est aussi parce qu’il rêve de devenir Saint. Claire, elle, cache derrière son Instinct de CONFIDENTE un secret qui pourrait faire vaciller tout le système. Dans un monde où la Bureaucratie Instinctive est impénétrable, et où les détracteurs du NOUS œuvrent dans l’ombre, une chose les relie : leurs certitudes vont bientôt voler en éclats.
Une dystopie fascinante.