Septentrionale, roman de Karim Kattan, Elyzad

Plage de Kerlédé, le 18 juillet 2026

Il existe une planète où l’on part en vacances au bord de la mer avec ses potes sous les missiles qui sillonnent le ciel et tracent des arcs de lumière. Ces réalités ne s’annulent pas. Qui a vécu la guerre le sait.

Sur un pays dont la capitale se nomme pour toujours Urusalim, où toutes les autres villes et les villages ont gardé leur nom d’avant la Nakba, une guerre apocalyptique, la dernière, celle à laquelle chacun s’attendait, s’abat tel un grand feu depuis le Sud en direction du Nord.

C’est l’hiver et sous cette latitude le crépuscule se fait vers 17 heures et l’aube vers 5 heures le lendemain.

A un checkpoint, un jeune gay, Joseph, fait de l’autostop. Maryam, une femme un peu plus âgée que lui, s’arrête et l’embarque. Elle vivait dans une ville de la province Sud ; lui est venu en cette province pour un séjour au bord de la mer. Alors que la majorité a fui, chacun tarda son départ pour une raison qui relève de la nécessité de vivre et de l’absurdité du quotidien. Le texte se fait road trip, le temps d’une longue nuit d’hiver, dans une langue aillée de termes argotiques, mais étoilée de formulations poétiques propres à aux arabo-francophones du Proche-Orient. Un récit qui a les lenteurs et les accélérations des chansons arabes classiques, avec pour métronome le décompte baudelairien. Seul point d’espoir et de repère pour les protagonistes : L’étoile Septentrionale.

Le hasard, main invisible de Dieu, entité pourvoyeuse de tout ce que l’humain ne sait pas donner, lourdement présente en cette contrée dont l’auteur écrit à propos :

Ce pays n’avait jamais manqué de prophètes de la fin. C’était même une spécialité locale, les diseurs de malheur à la pelle. En général, ils se trompaient, et ça finissait mal pour eux. Ce qui était nouveau, c’est que cette fois, ça semblait vrai.

Le hasard, donc, réunis les deux héros, porteurs chacun d’une histoire différente, mais ont en commun d’être homosexuels, ce qui les dispense du rapprochement que tout autre écrivain aurait irrémédiablement employé pour coudre cette histoire.

Or, c’est ici l’une des forces du récit, ce qui rapproche les deux protagonistes, qui les noue peu à peu un lien indéfectible, est autre. Il est indéfinissable et pourtant évident dans cette construction. L’histoire de chacun est un bagage qui le constitue, mais qui aide également à comprendre et à accepter l’autre. C’est elle, c’est lui ; et qui peut les juger pour cela ?

Les autres personnages sont ceux du passé, auxquels s’ajoutent deux autres, passagers éphémères de la voiture qui file dans la nuit et qui deviennent rapidement à leur tour des fantômes après avoir pointé les faiblesses et les forces des deux héros, les humanisant aux yeux des lecteurs. D’ailleurs, celui qui a un jour pu passer, en ce pays dont la capitale se nomme pour toujours Urusalim, comme celui qui a vécu une guerre, pourra certifier que Maryam et Joseph existent et qu’il les a rencontrés alors que tout semblait être nuit.

 Vlad d’Escoubleau

Auteur/autrice

  • Vlad d'Escoubleau

    Ancien militaire qui aime la littérature qui déplace, les histoires d’hommes et de femmes qui ont façonné le monde de l’art, des idées…

    L’écriture et la recherche historique font partie de sa vie.

    Saint-Nazaire, Belgrade, Venise, Tripoli, le monde.

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