Au Moskva de Belgrade, le 30 septembre 2026

La littérature a pour force d’être partout emportable et de vous transporter en tout point géographique, temporel et dimensionnel. Avec Un corps indocile, Osvalde Lewat nous fait voyager pour la seconde fois dans le pays imaginaire du Zambuena, nation sœur du Cameroun dont les citoyens parlent eux aussi le Camfranglais. Deux pays se télescopant à la frontière du réel et du songe, car comme l’écrit l’autrice :
Mandjanga tok fo Mbounga sé, if we no di mitop fo wata, we go mitop fo inside soup
Comment ? Vous n’avez rien compris à ce proverbe en langue pidgin ? Vous n’avez pas tout comme moi passé quelques années de votre enfance d’individu européen au Cameroun ? C’est ennuyeux, ce roman vous deviendra probablement obscur à plusieurs instants, attendu qu’il n’y a aucune note de traduction à la quinzaine de mots et d’expressions issues de l’une des trois cents langues vernaculaires du Cameroun, pas plus que pour les passages en camfranglais, cet argot local qui n’est pas non plus intelligible pour qui n’a pas vécu dans ce pays.
Je vais donc vous traduire ce proverbe que l’autrice a rédigé dans une forme littéraire, peu employée à l’oral et dont il n’est pas certain que tous les Camerounais en saisissent le sens :
« L’écrevisse dit au poisson : si nous ne nous rencontrons pas au marché, nous nous retrouverons dans la marmite. »
S’inscrivant dans ce qui se dessine comme une saga, Un corps indocile est un roman narrant les mésaventures de Deffo, homme talentueux qu’une étrange et douloureuse maladie handicape soudainement et contraint à abandonner son atelier de tailleur pour dames ouvert à Paris pour s’en retourner au Zambuena, où il espère que la médecine traditionnelle le soignera.
Élément intéressant, la première partie de ce roman divisé en quatre est faite par une narratrice invisible, alors que les suivantes le sont par le héros. Osvalde Lewat nous fait sentir par ce changement de narrateur que l’Africain n’est peut-être pas lui-même en Europe, car trop loin de son africanité. En manière de référence littéraire, le mouvement de la Négritude est absent, le nom de Léopold Sédar Senghor que pour désigner une passerelle parisienne (tout un symbole cependant). Osvalde Lewat préfère invoquer, directement ou indirectement, Camus, Apollinaire, Céline ou Yourcenar. Ce choix souligne que Deffo a tout de « la noix de coco », c’est-à-dire de celui qui est « noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur ».

S’en retournant au Zambuena, Deffo doit abandonner sa vie de créateur indépendant et la femme qu’il aime. Il est contraint de se contenter sur place d’un emploi dans une usine textile contrôlée par des intérêts chinois. Héros malgré lui de son destin, Deffo tente de sauver sa vie et se trouve tiraillé entre ses besoins matériels, les réalités économiques de son pays qui se vend pour s’industrialiser, un cheminement dans la médecine traditionnelle qui le conduit à être initié à des rites ancestraux antérieurs à la colonisation française du Zambuena, puis il se trouve confronté à la montée du nationalisme qui a pour but premier de se débarrasser de l’héritage colonial et d’endiguer la nouvelle colonisation qu’impose, avec le consentement des dirigeants locaux, la Chine sur l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, une nouvelle colonisation apportant au passage d’autres racismes et rancœurs, une violence qu’il n’a pas connue à Paris.
Vlad d’Escoubleau