
Leviticus est le premier long métrage de l’Australien Adrian Chiarella. Il a été présenté en section Midnight au Festival de Sundance en janvier 2026, où il a décroché le premier accord de distribution du festival, signé par NEON, avant de gagner les salles américaines en juin puis françaises le 7 octobre. Ce parcours dit quelque chose de l’objet lui-même : un film qui sait exactement ce qu’il veut raconter et dans quelle langue. L’horreur queer n’illustre pas le propos : elle est le propos. Le monstre, ses règles, sa manière de frapper, sont autant de phrases sur ce que l’on fait subir à deux garçons qui s’aiment. Un film qui retourne chaque convention de l’horreur pour parler d’amour, de honte et que la seule réponse possible à la peur est de ne plus se fuir..
L’horreur comme langage codé
Adrian Chiarella, installé à Melbourne, s’est fait connaître avec l’écriture et la réalisation des courts métrages : Touch (2014) ; Black Lips (2018), primé au Melbourne Queer Film Festival et Dwarf Planet (2020) sélectionné pour le Festival International du Court Métrage de Clermont-Ferrand.
En 2023, il a réalisé un épisode de la série Totally Completely Fine et deux de la saison 4 de la série Five Bedrooms. Il a aussi écrit le scénario d’un épisode de la série d’Erotic Stories.
Leviticus est né d’Originate, programme de l’agence VicScreen, destiné aux auteurs issus de milieux sous-représentés. Le film parle, nous dit Adrian Chiarella, « à la fois de mon expérience d’homme gay et de mon amour du cinéma d’horreur ». Son titre vient d’une blessure précise : ce verset du Lévitique qu’on lui a opposé à treize ans dans une école religieuse australienne.
Ce point de départ n’est pas qu’une biographie : c’est une généalogie.
Enfant, Chiarella regardait en cachette Les Griffes de la nuit ou Halloween ; adulte, il a compris que l’horreur fonctionne « comme une sorte de langage codé au sein de la communauté queer », parce que ses membres savent intimement ce que signifie être perçu comme le monstre.
Chiarella se réclame de Mary Shelley et de James Whale qui, selon lui, parlent de l’expérience queer par le détour du fantastique, mais il fait un pas de plus : il n’a plus besoin du détour. Ce qui était sous-texte chez ses aînés devient le texte même. C’est la marque des premiers films qui comptent : un cinéaste qui ne cherche pas à prouver qu’il maîtrise un genre, mais qui s’en empare parce que c’est la seule langue à la mesure de ce qu’il a à dire.

Causeway Films : deux productrices qui misent sur l’audace
Il faut nommer qui a porté ce premier long-métrage. Fondée en 2014 par deux productrices, Kristina Ceyton et Samantha Jennings, Causeway Films s’est lancée avec Mister Babadook, premier long métrage de Jennifer Kent, que Ceyton avait produit avec Kristian Moliere pour environ deux millions de dollars australiens. Le duo associe deux savoir-faire : Ceyton s’est formée aux ventes internationales chez l’Américain FilmNation, Jennings vient des agences publiques Screen Australia et Screen NSW, où elle suivait le financement de films comme The Sapphires. L’histoire du film fondateur dit déjà tout du pari. Boudé par les multiplexes australiens, qui le jugeaient trop « art et essai », Mister Babadook ne rapporte que 258 000 dollars australiens durant sa diffusion dans les salles locales, avant de dépasser les dix millions de dollars australiens dans le monde. Ce film a été salué par l’auteur de L’Exorciste, William Friedkin, qui a commenté : « Je n’ai jamais vu de film plus terrifiant ». Le personnage Babadook deviendra même, par un détour imprévu d’internet, une icône des marches des fiertés en 2017.
Depuis, la société a bâti l’un des catalogues les plus singuliers du cinéma australien, construit en grande partie sur des premiers films.
Après Jennifer Kent, Causeway Films a lancé Ben Howling et Yolanda Ramke (Cargo, premier film australien estampillé « Netflix Original »), Rodd Rathjen (Buoyancy, primé à Berlin), Goran Stolevski (You Won’t Be Alone, révélé à Sundance), la plasticienne Del Kathryn Barton (Blaze), Danny et Michael Philippou (La Main), Jon Bell (The Moogai) ; et aujourd’hui Adrian Chiarella.
Plusieurs de ces voix sont féminines et Screen Australia a soutenu la société au titre de son programme Gender Matters, consacré aux carrières des femmes. Causeway reste aussi fidèle à ses cinéastes : Kent signe chez elle The Nightingale, prix spécial du jury à Venise ; Stolevski Housekeeping for Beginners, Queer Lion à la Mostra ; Danny et Michael Philippou Bring Her Back. Le fil rouge n’est pas un genre mais une méthode : « produire, dit Ceyton, consiste à soutenir la vision d’un réalisateur ». Danny et Michael Philippou en savent quelque chose, eux qui ont refusé une offre américaine mieux dotée pour tourner La Main en Australie avec Causeway et préserver leur vision : « Je me suis senti tellement en sécurité en tournant ici », résume Danny Philippou.
Ce mélange d’audace et de fidélité fait aujourd’hui de Causeway une maison qui compte dans le paysage du film de genre. « Quand la société a commencé, rappelle Samantha Jennings, l’horreur n’était ni un genre populaire ni un genre encouragé » en Australie. Une décennie plus tard, La Main est devenue le plus gros succès horrifique d’A24 en Amérique du Nord, devant Hérédité et Bring Her Back a remporté dix AACTA Awards, dont celui du meilleur film. Les partenaires disent l’ambition internationale, d’A24 à Focus Features, de Sony à Netflix et aujourd’hui NEON, tout comme le bureau ouvert à Londres en 2023. En 2026, l’Académie australienne a remis aux deux productrices le prix Byron Kennedy, un prix qui distingue l’innovation et l’influence durables dans le cinéma du pays. Pour Leviticus, ce compagnonnage a été décisif : Causeway a jugé que le scénario méritait plus d’ambition que le budget très modeste prévu au départ et a aidé à réunir un financement indépendant, pour un premier film confié, rappelle Chiarella, à un cinéaste sur lequel tout le monde prenait un risque. Du Babadook devenu icône queer malgré lui à l’horreur queer assumée de Leviticus, la boucle est bouclée.

Un monstre au visage de l’être aimé
Du point de vue de la construction, Leviticus repose sur l’un des plus vieux et des plus sûrs moteurs du fantastique : la malédiction et ses règles qu’il faut apprendre pour survivre.
Le dispositif est d’une simplicité redoutable. Arrivé avec sa mère Arlene dans une petite ville industrielle et pieuse de l’État de Victoria, Naim vit avec Ryan une histoire d’amour secrète. Lorsque le secret se fissure, les adultes font appel à un « guérisseur » chargé de délivrer les garçons de leur penchant. Le rituel ne guérit rien : il libère une entité qui prend l’apparence de la personne que sa victime désire le plus. Pour Naim, le monstre a le visage de Ryan ; pour Ryan, celui de Naim. Toute l’horreur tient dans la question que le cinéaste a placée à l’origine de son scénario : que se passe-t-il lorsque la personne dont on est amoureux ressemble aussi au monstre qui nous traque ?
La leçon d’écriture est limpide et c’est celle des meilleurs récits de malédiction, de It Follows à The Thing, dont Chiarella revendique l’influence : les règles du monstre sont le sens du film. L’entité prend la forme de l’être désiré, comme si la thérapie de conversion atteignait enfin son but, faire du désir une menace. Elle n’apparaît que lorsque sa victime est seule : c’est dans l’isolement, dans le secret du placard, que la honte frappe. Elle grandit avec le temps et rien ne l’arrête : on ne guérit pas d’un traumatisme, on apprend à vivre avec. Nul ne la voit, hormis ceux qui ont subi le rituel : les adultes ne croient pas les enfants qu’ils ont blessés. Des survivants de ces thérapies ont d’ailleurs confié au cinéaste s’être reconnus dans ce monstre invisible aux autres. Chaque article du règlement fantastique est une phrase sur l’expérience queer : l’horreur, ici, n’illustre pas le propos, elle le formule.

Le scénario a surtout l’intelligence de refuser à ses héros le confort de l’innocence. À la fin du premier acte, les deux garçons se trahissent : Ryan embrasse Hunter, le fils du pasteur ; Naim, blessé, les dénonce au père de celui-ci. Qui est responsable du cauchemar ? L’amour lui-même ? Les adultes qui le punissent ou celui qui, se sentant rejeté, a livré l’autre ? Et comme dans toute dramaturgie solide, ce que le héros veut et ce dont il a besoin divergent. Naim veut fuir : il s’échappe du rituel auquel il assiste, projette de quitter la ville seul, demande à Ryan de ne pas le suivre. Il aurait besoin de cesser de fuir celui qu’il aime et l’affiche française le dit en quatre mots : « Ne le fuis pas ». Le film sème avec méthode ce qu’il récoltera : un trajet en bus, où les garçons vivent leur moment le plus intime, trouvera son écho dans la dernière séquence. Résumé en une phrase, Leviticus raconte comment deux garçons à qui l’on a appris à craindre ce qu’ils désirent découvrent que leur seule protection est de ne plus se quitter.
La thérapie de conversion, un exorcisme à l’envers
Ce qui empêche Leviticus de n’être qu’une habile variation sur It Follows, c’est que sa mécanique sert une question et une seule : que fait-on aux enfants quand on prétend les guérir d’eux-mêmes ? Le titre renvoie au livre biblique le plus souvent brandi contre l’homosexualité : « Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination. » En se documentant sur les thérapies de conversion, Chiarella a fait un constat que le film rend littéral : cette réalité avait déjà tout d’un film d’horreur. Son geste le plus fort est de retourner le film d’exorcisme. Dans L’Exorciste et dans ses innombrables héritiers, le prêtre chasse un démon logé dans un corps ; ici, le guérisseur fait l’inverse, il « plante quelque chose » dans les garçons. Le mal ne préexiste pas au rituel, c’est le rituel qui le crée : une peur de leurs propres sentiments et de leurs propres désirs. L’homosexualité n’est jamais le démon du film. Le démon, c’est la honte qu’on leur inocule.

La critique de la religion n’en est que plus juste, parce qu’elle ne caricature pas. La communauté évangélique du film n’est pas peuplée de fanatiques grimaçants, mais de parents, d’un pasteur et d’une mère, Arlene, que Mia Wasikowska joue avec une froideur terrifiante. Le cinéaste parle d’une homophobie « dans toutes ses nuances » et la plus effrayante n’est pas la plus visible : c’est l’homophobie « protectrice », celle qui livre son enfant au guérisseur pour le « sauver », en connaissant les risques, sans jamais s’en excuser. Le décor porte la même pensée : plutôt qu’une église de vitraux, Chiarella et la cheffe décoratrice Bethany Ryan ont dressé le lieu de culte au milieu d’un cimetière d’usines, comme une construction humaine parmi d’autres. L’interdit qu’on récite aux enfants est-il inscrit dans l’ordre du monde ou est-ce nous qui l’avons inventé ? Que l’action se situe dans l’État de Victoria, qui a pourtant interdit ces pratiques par la loi en 2021, rend la fable plus inquiétante encore : on peut proscrire un rituel, on ne déracine pas si vite la peur qui le commande.
Virilité, violence et désir empêché
Sous la fable religieuse court un second film, plus sourd, sur ce que la virilité fait au désir des garçons. Dans cette ville d’usines où la tendresse entre hommes n’a pas droit de cité, l’amour doit se cacher ou se déguiser. Derrière son assurance de petit dur, Ryan protège des fragilités qu’il ne livre qu’à l’abri des regards. Naim, lui, n’a pas de mots pour ce qu’il ressent et la violence qui met le récit en marche est la sienne. Faute de pouvoir dire sa jalousie, il dénonce. Là où le désir ne peut pas s’exprimer, il se retourne en coup porté. Le film en fait la loi de son monde : chaque fois que l’amour cherche à se dire, quelqu’un frappe, les adultes avec leur rituel, la bande qui tend un guet-apens aux deux garçons sur un parking, puis l’entité elle-même.

Le monstre prolonge ce sous-texte jusque dans sa manière de frapper. Il emprunte le visage de l’être aimé, mais agit avec la brutalité de la meute : il étrangle, traîne, mutile, décapite. Il fusionne ainsi les deux figures qu’une culture machiste apprend aux garçons à confondre, celui que l’on désire et celui qui cogne. À la veillée funèbre de Hunter, Naim embrasse Ryan à l’écart et le baiser tourne à l’agression : ce n’était pas lui. Sur le parking, c’est le même Ryan qui se bat pour protéger Naim puis le rejette en apprenant qu’il l’a dénoncé, sans que la tendresse trouve jamais ses mots. Leviticus ne fait pas la leçon sur la masculinité toxique, il n’a pas besoin de la faire : il montre des garçons sommés de choisir entre se cacher et se battre et c’est de cette impasse que naît l’horreur.
Un « body horror » porté par les acteurs
Reste la manière et c’est là que Leviticus administre sa plus belle leçon. Un monstre qui n’a d’autre forme que celle des personnages pose un problème de taille : comment rendre visible une menace qui emprunte un visage familier, ou n’en a aucun ? Chiarella répond par le « body horror » le plus économique qui soit, celui qui passe par le corps des acteurs plutôt que par les trucages. Les attaques de l’entité sont d’abord des performances : un garçon qu’une force invisible étrangle sous les yeux de celui qui l’aime, des corps qui se tordent, convulsent et vomissent pendant le rituel, sous le regard impassible des adultes. Les effets numériques sont rares, les prothèses se contentent le plus souvent de marquer la chair et l’essentiel de l’effroi naît du jeu, du son et de ce que le cadre refuse de montrer. Le rebord d’une piscine, le rideau d’un photomaton, une moustiquaire derrière laquelle se dessine un visage aimé : autant d’écrans qui obligent le spectateur à compléter lui-même l’horreur.

Ce parti pris repose tout entier sur les deux interprètes et ils le portent avec une justesse remarquable. Joe Bird, que la presse britannique comparait à la Linda Blair de L’Exorciste après La Main, donne à Naim une peur qui semble venir des os. Stacy Clausen relève le défi le plus délicat : jouer à la fois Ryan et la chose qui lui vole son visage. C’est d’abord par le jeu, une manière d’habiter autrement le même corps, que le garçon sincère bascule dans la menace, si bien que le dernier acte installe un doute vertigineux : est-ce Ryan ou l’entité qui se tient devant Naim ? Le spectateur partage alors la place exacte du personnage, réduit à se demander s’il peut encore faire confiance à celui qu’il aime. L’horreur n’est pas plaquée sur les corps, elle passe par eux.
Le film tient aussi par son tempo. Tourné en trente jours et ramassé en quatre-vingt-huit minutes, il alterne deux régimes que Chiarella décrit lui-même : d’un côté des séquences d’horreur « extrêmement chorégraphiées, minutieusement storyboardées », de l’autre des scènes d’intimité laissées à la liberté des comédiens, nourries de deux semaines de répétitions et d’improvisations. Le contraste fait sens : le corps contraint appartient à l’horreur, le corps libre à l’amour. C’est d’ailleurs le monteur Nick Fenton qui a réclamé davantage de moments entre les deux garçons au début du récit, conscient que la peur ne fonctionnerait que si l’on croyait d’abord à leur proximité. Les gros plans de Tyson Perkins et la partition de Jed Kurzel font le reste. Rien de tape-à-l’œil, aucune surenchère : un film d’horreur n’a pas besoin d’en montrer davantage pour serrer la gorge, il a besoin d’un scénario qui sait ce qu’il dit et d’acteurs à qui l’on ose confier la peur.
De Sundance à NEON
Présenté le 23 janvier 2026, en section Midnight du Sundance Film Festival, Leviticus fait l’objet, quelques jours plus tard, d’un accord de distribution mondial (à l’exception de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande) avec NEON, qui en acquiert les droits de distribution pour un montant d’environ 5 millions de dollars américains. Le film a été présenté en avant-première australienne, le 6 juin 2026, au 73e Festival du film de Sydney, où il était également en compétition. Il sort en Australie le 18 juin, puis aux États-Unis le lendemain dans plus de mille salles. La critique anglo-saxonne l’accueille avec un enthousiasme presque unanime : The Guardian saluant un premier long métrage « intelligent et étonnamment romantique » ; le festival Frameline de San Francisco lui décerne, ex aequo, son prix du meilleur premier long métrage de fiction. Fort de 8,9 millions de dollars américain de recettes dans le monde, il arrive en France le 7 octobre sous la bannière d’Originals Factory.
Leviticus raconte l’histoire d’un genre qui ose enfin dire ce qu’il chuchotait.
Fiche technique. Réalisation et scénario : Adrian Chiarella (premier long métrage). Production : Samantha Jennings, Kristina Ceyton et Hannah Ngo ; production exécutive : Salman Al-Rashid, Robert Connolly, Liz Kearney et Mia Wasikowska, entre autres. Sociétés de production : Causeway Films et Salmira Productions, avec Screen Australia, VicScreen, Arenamedia et Lazy Susan Films. Photographie : Tyson Perkins. Montage : Nick Fenton. Musique : Jed Kurzel. Son : Emma Bortignon. Décors : Bethany Ryan. Prothèses : Larry Van Duynhoven (Scarecrew Studios). Interprètes : Joe Bird (Naim), Stacy Clausen (Ryan), Mia Wasikowska (Arlene), Jeremy Blewitt (Hunter), Ewen Leslie (Rod), Davida McKenzie (Izzie), Nicholas Hope (le guérisseur). Couleur, 88 minutes. Présenté au Festival de Sundance (section Midnight) le 23 janvier 2026 ; distribution NEON (États-Unis et international), Maslow Entertainment (Australie) et Originals Factory (France). Sorties australienne et américaine : 18 et 19 juin 2026 ; sortie française : 7 octobre 2026.