
Pékin une fois, comme jamais plus
La fluidité de l’écriture rend simple et linéaire même une histoire qui ne l’est pas du tout. C’est le talent de celui qui sait enlever plutôt qu’ajouter, et c’est ce à quoi aspire le plus un écrivain. King
disait dans son ouvrage On Writing : « The road to hell is paved with adverbs ». Et il avait raison.
Jean-François Billeter n’a rien à voir avec King ni en tant que personne ni en tant qu’écrivain,
mais il applique à la lettre cette maxime. On le lit rapidement, même quand on est un lecteur qui ne se presse pas, la rapidité s’entendant ici comme une compréhension immédiate. Il n’est pas nécessaire de revenir à la page précédente pour se rappeler les noms des personnages ni de relire les phrases, qui sont en effet percutantes, presque nominales.
Une rencontre à Pékin en est la preuve. Billeter est un écrivain tardif, découvert par la maison d’édition Allia en 2000, et il a beaucoup de choses à raconter. On le remarque tout de suite à la prolificité de ses publications, à un rythme quasi annuel. Il semble animé d’un besoin impérieux, qu’il exprime avec la clarté d’un pédagogue. Il parle comme il écrit, et quand on décroche le combiné du téléphone de la maison d’édition et qu’on n’entend à l’autre bout du fil, on a du mal à y croire, surtout pas aujourd’hui.
Un Pékin des années ’60, isolé, autarcique et soumis à la censure, héberge sans vraiment accueillir un jeune étudiant suisse, dans le cadre de l’un des premiers échanges universitaires organisés entre les deux mondes. À cette époque, Billeter respire le silence des secrets politiques, du non-dit social, de la terreur et du contrôle persécuteur de la police. C’est une période marquée par la persévérance dans l’apprentissage de la langue chinoise et par les rebondissements d’une histoire d’amour incertaine avec la jeune Chinoise à la tresse brune, dont on pourra également lire le récit dans le
livre qui accompagne celui-ci, Une autre Aurélia. C’est précisément ce métissage culturel qui suscite le scandale et provoque la persécution des deux jeunes gens, qui devront surmonter mille péripéties pour pouvoir se marier et retourner en Europe. Ce métissage apporte de l’ouverture et,
comme on le sait, la prise de conscience d’une altérité que la République populaire de Chine voulait scrupuleusement maintenir hors de sa bulle. Wen et Jean-François se rencontrent en secret, mais sans parvenir à éviter d’être suivis par des agents en civil ni de recevoir des menaces constantes de la part des forces de l’ordre. La seule solution est l’union par le mariage, tentée malgré la jeunesse du couple et réussie, sans aucun regret a posteriori.
Phrase après phrase, glissant entre les mots, Billeter se raconte et évoque un peuple enchaîné, la tête baissée, contraint de se tenir à distance de la curiosité des étudiants européens à vélo.